Jean-Etienne GIAMARCHI
Décembre 2024
Dans le sillage de Tony Dreyfus
Jeune avocat, j’entrais comme collaborateur au cabinet de Tony Dreyfus en 1983. J’y deviendrai associé et y demeurerai jusqu’à sa disparition quarante ans plus tard. C’est dans le sillage de Tony Dreyfus que s’inscrit mon modeste parcours rocardien. La gauche était alors au pouvoir et le courant rocardien tissait ses liens à travers les clubs « Convaincre » que gérait Catherine Le Galiot au siège de la rocardie 266 boulevard Saint Germain. J’apportais là ma contribution comme je le ferai plus tard, après les années Matignon, avec Guy Carcassonne. J’y reviendrai.
1.- Matignon, c’est là que j’eu mon premier vrai contact avec Michel Rocard. Je l’avais croisé auparavant au 266, mais la Corse nous rapprocha peu après son arrivée rue de Varenne. Alors qu’il pensait que la trêve décrétée par le FLNC le 31 mai 1988, puis prolongée à l’automne, donnerait un peu de répit dans les affaires de l’île à son gouvernement mobilisé en Nouvelle-Calédonie, éclata au printemps 1989 en Corse l’un des conflits sociaux les plus durs que l’île ait connu. A la suite de la publication des chiffres de l’INSEE révélant que les prix au détail étaient 15 % plus élevés en Corse que sur le continent, les fonctionnaires réclamèrent une prime d’insularité. La CGT, syndicat le plus représentatif à l’époque en Corse, était à la pointe du conflit. Des débrayages, grèves et mobilisations se succédaient au quotidien pendant plusieurs semaines.
Au plus fort de cette crise sociale, au cours d’une cérémonie à Matignon, Michel Rocard vint vers moi (sans doute
à l’initiative de Jean-Paul Huchon) et me prit à part pendant de longues minutes pour me demander mon avis sur ce conflit et surtout comment reprendre un dialogue qui était rompu. L’un des responsables locaux de la CGT qui avait bloqué l’usine JOB au sud de Bastia, Jean Santucci, était de mon village. Je l’appelais donc et commençais avec lui une relation téléphonique, dont je rendais compte à Jean-Paul, pour comprendre le poids des forces syndicales en présence. Aux côtés de la CGT, la CFDT et FO figurait un syndicat nationaliste naissant (le STC), avec lequel les organisations syndicales traditionnelles n’entretenaient pas les meilleurs rapports car il essayait de prendre la main en politisant ce qui était un pur conflit social. J’apportais alors ma modeste contribution à la résolution de ce conflit qui aura duré 71 jours. Il se terminera le 3 mai 1989 avec l’obtention, pour les fonctionnaires insulaires, d’une prime dite de « vie chère ».
3.- Sur le quota rocardien, j’entrais à la Commission nationale des conflits du Parti socialiste à l’issue du congrès de Bordeaux de 1992. J’y demeurais jusqu’au congrès de Grenoble en 2000.e, la rocardie confia à Tony Dreyfus le soin de conduire la liste « Vivre à Paris » dans le 10e arrondissement tenu par un chiraquien historique Claude-Gérard Marcus. Il fallut d’abord mettre la section du PS en ordre de marche. A l’époque, elle se réunissait dans un placard à balais, sans chauffage, d’un immeuble quasiment insalubre situé rue du Buisson Saint Louis… Pari gagné, Tony Dreyfus fut l’un des quelques conseillers de Paris élus en 1989 et l’arrondissement tombera à gauche lors des municipales de 1995 et deviendra rocardien.
3.- Sur le quota rocardien, j’entrais à la Commission nationale des conflits du Parti socialiste à l’issue du congrès de Bordeaux de 1992. J’y demeurais jusqu’au congrès de Grenoble en 2000.
4.- Après Matignon, Guy Carcassonne nous rejoignit au cabinet 69 avenue Victor Hugo. Guy, au titre de l’animation du courant en vue des présidentielles de 1995, assurait notamment la gestion des associations rocardiennes. Je l’y aidais. Lorsqu’il revenait de l’une de ses réunions au nouveau siège de la rocardie, (63 rue de Varenne) au cours de laquelle il avait été décidé de constituer une association (la énième), il me tendait un papier en me disant : « voici la liste des membres du bureau ». Je préparais tout ce qu’il y avait à faire (les PV, les statuts) et déposais le tout à la préfecture de police de Paris. Un jour, Tony et Guy entrèrent dans mon bureau en me disant : « on va constituer une nouvelle association » - alors que nous avions déjà « Le cœur à l’ouvrage », « La fédération des associations Convaincre » … – « on va l’appeler Être Socialiste Aujourd’hui (ESA) ». Peu de temps plus tard, ils revinrent dans mon bureau en me disant : « on va faire une nouvelle association. Voici la liste des membres (c’étaient à peu près les mêmes ; ils se reconnaîtront en lisant ces lignes) on va l’appeler RSD (Restez socialiste demain) ». Je suis allé voir Guy en lui disant : « au train où vont les choses je vais en préparer, une troisième, comme ça le moment venu, on sera prêt … ». Mais cette troisième association, que j’avais dénommée de manière un peu facétieuse ASH « Avoir été socialiste hier », je n’ai pas eu à en déposer les statuts, car Michel Rocard et la plupart de ses amis politiques sont toujours demeurés dans la « vieille maison », même s’ils voyaient avec tristesse ses murs se lézarder peu à peu.
5.- Michel Rocard mourut socialiste le 2 juillet 2016. Après un hommage national aux Invalides, son inhumation eut lieu le 1er mars 2017 dans un petit village de Balagne en Haute-Corse, Monticellu, en présence de son épouse Sylvie bien sûr et de quelques amis fidèles. Je m’y rendis avec Françoise et Tony Dreyfus ainsi que Pierre Pringuet. François Hollande, encore Président pour quelques semaines et en visite alors dans l’île, avait fait un crochet pour participer à la cérémonie. Il s’y tenait non loin d’Edmond Simeoni venu également rendre un dernier hommage à l’ami de la Corse, comme le titra alors Corse-Matin. François Hollande s’étonna du choix de l’ancien Premier ministre d’être inhumé dans ce minuscule cimetière du village de Monticellu, si loin de son passé d’homme d’Etat. Car il n’avait pas lu le texte émouvant écrit par Michel Rocard deux ans auparavant : « J’irai dormir en Corse ». Pas seulement par amour pour Sylvie.
Jean-Etienne GIAMARCHI
Trésorier de l'association MichelRocard.org