Alain BENETEAU
Mars 2025
Décoloniser, de la province à la région
« Si je comprends bien tu veux que je cause .. » Ainsi commencèrent trois heures de vrai plaisir pour ma dernière rencontre avec Michel Rocard dans un restaurant parisien à Pâques 2012.
Vice-président de la région Midi-Pyrénées auprès de Martin Malvy de 1998 à 2010, j’avais en effet demandé à Louis Mallet, directeur général adjoint des services de 1998 à 2004, et à Michel Catlla, enseignant-chercheur en sociologie à l’Université Jean-Jaurès de Toulouse, de travailler sur un retour d’expérience, croiser nos regards d’élu et d’administratif. Le chapitre incontournable de l’élaboration du contrat de plan, entre autres, nous amenait inévitablement à Michel Rocard.
Je lui demandais donc un rendez-vous et le sollicitais pour la préface des « Régions françaises au milieu du gué », ce qu’il accepta bien volontiers.
Ma première rencontre - à distance cette fois - avec Michel Rocard eut lieu à la Maison des Métallos, à Paris, en Juin 1967 au 5ème Congrès National du PSU. La guerre des Six jours venait de s’achever. Je rentrais d’une année de service militaire en coopération au Pérou où la traversée quotidienne des « barriadas » se révélait un extraordinaire accélérateur de prise de conscience de la misère humaine. Après le militantisme syndical UNEF-UGE, l’engagement politique s’imposait. Entre le stalinisme – s’il en était besoin, la lecture d’ « Humanisme et Terreur » de M. Merleau-Ponty à la bibliothèque de l’Alliance française de Lima achevait de me convaincre – et les compromissions de la SFIO, le PSU s’imposait sur l’éventail de la gauche. Son engagement pendant la guerre d’Algérie comme sa réflexion sur la démocratie locale, sur l’innovation sociale, ne laissait guère de place au doute. Parfaitement ignorant des enjeux qui se jouaient en coulisse, mais séduit par le fameux mot d’ordre de Grenoble « Décoloniser la province », j’assistais en direct à la mutation de Georges Servet en Michel Rocard, nouveau secrétaire national du PSU succédant à Edouard Depreux.
Originaire de Nantes, c’est à Toulouse que je vécus mon aventure rocardienne dont le départ coïncida avec Mai 68. La période rendait sans doute inévitable un conflit avec la vieille garde issue de la Résistance, en rupture avec la SFIO, Alexandre Montariol, Paul Debauges… Elle fut aussi, sans aucun doute, injuste à l’égard de ces militants exemplaires. Succédant à Alexandre Montariol dans la circonscription Toulouse Sud aux élections législatives de juin 68, avec un honorable résultat de 4,9%, je gagnais, dans le jargon rocardien, mes galons de « colonel » de cette province qu’il fallait décoloniser.
La fédération PSU de la Haute Garonne vivait, comme ses homologues, les affrontements de courants. Ceux-ci entraient en résonnance avec une forte implantation de la Ligue communiste et un développement puissant des mouvements régionalistes … « Gardarem lo Larzac ».
Au 7ème Congrès en juin 71 à Lille, je décidais de manière fort peu démocratique, il est vrai, de porter sur la motion de synthèse soumise au vote l’ensemble des mandats de la Haute-Garonne, oubliant les expressions trotskystes et maoïstes pourtant non négligeables. Le retour au bercail fut « chaud » mais la Haute-Garonne était bien ancrée dans le soutien à Michel Rocard.
En décembre 1972, à Toulouse, avec enthousiasme, le 8ème Congrès adoptait son manifeste pour l’autogestion : « Contrôler aujourd’hui pour décider demain ».
Synthèse éloquente entre la vie propre du PSU et son environnement de terrain, un grand meeting était prévu le 4 avril 1974 à la Halle aux Grains, en soutien au mouvement du Larzac. Nous revendiquions de vivre et travailler au pays. Au lendemain du décès du Président de la République, je téléphonais à Michel Rocard pour lui demander s’il fallait annuler. « Surtout pas, je viens » ! C’est ainsi que devant la galaxie gauchiste survoltée fut lancé le premier appel à la candidature de François Mitterrand, l’écho renvoyant « Piaget, Piaget »… Ambiance !
Cette même année, en octobre, au conseil national d’Orléans, la fédération de la Haute Garonne refusait la perspective d’adhésion au PS. Minoritaire je la quittais et participais aux Assises nationales du socialisme. Mon adhésion au PS fut un choix politique personnel, mais l’influence de deux figures locales et nationales n’y fut pas étrangère. Achille Auban, ancien secrétaire d’Etat à l’Aviation civile, me parlait souvent de Michel Rocard qu’il avait bien connu comme secrétaire national des Etudiants SFIO. Il ne comprenait pas pourquoi son mandat de conseiller général de Saint Béat, notre seul élu PSU, intéressait si peu son parti. Il décédait au printemps 1973, avant d’avoir réintégré la « vieille maison ». A ses obsèques, dans le petit cimetière pyrénéen d’Eup, toute l’extrême gauche, drapeaux rouges au vent, était là pour lui rendre hommage. La famille refusa à Michel Rocard de prendre la parole. Alain Savary, candidat aux élections législatives de Mars 73, incarnait le renouveau socialiste à la tête de l’Etablissement Public Régional. Malgré une forte opposition interne, il gagnait en voix les élections municipales de 1977 mais perdait la mairie de Toulouse sur un tripatouillage électoral du Ministre de l’Intérieur.
Sur cette terre de mission qu’était le parti socialiste toulousain pour le « socialisme autogestionnaire », j’étais élu conseiller régional de Midi-Pyrénées en 1986. Minoritaire durant deux mandats j’ai pu apprécier l’efficacité du système électoral avec prime majoritaire, mais également la frustration d’être dans l’opposition pendant douze ans. Les majorités absolues donnent libre cours au tropisme du pouvoir exclusif et ignorent le besoin et la richesse du débat, l’efficacité du compromis.
En 1990, le tristement célèbre congrès de Rennes et la lutte fratricide entre Lionel Jospin et Laurent Fabius impactait les rocardiens. Soutenu sans faille par la quasi-totalité du courant en Haute-Garonne, je devais résister aux tenants parisiens d’un soutien fabiusien et demandais à Jean-Paul Huchon un rendez-vous avec Michel Rocard. Notre discussion dans son bureau à Matignon fut décisive et notre choix local de soutien à Lionel Jospin reconnu.
En 1995, la fédération de Haute-Garonne du Parti Socialiste vivait d’une manière très particulière l’affrontement entre Lionel Jospin et Henri Emmanuelli pour la candidature à l’élection présidentielle. Minoritaire dans sa fédération avec une forte opposition du Conseil général, le choix du candidat entrainait la démission de la direction fédérale et rendait le poste de premier secrétaire vacant. C’est ainsi qu’à la demande de Lionel Jospin, j’occupais la fonction. Je vérifiais dans le même temps que, pour certains, l’arrivée aux commandes d’un rocardien était insupportable. Durant mon mandat, jusqu’aux élections régionales de 1998, le président du Conseil général interdisait aux élus de verser leur cotisation fédérale. Terre de mission...
Vice-Président du Conseil régional au côté de Martin Malvy de 1998 à 2010, j’expérimentais les extraordinaires potentialités, mais aussi les limites de la décentralisation.
Dès leur création, les régions occupèrent efficacement le terrain et s’illustrèrent très vite auprès de l’opinion publique par la prise en charge rénovatrice des lycées, par la conquête de nouvelles compétences dans les transports ou la formation professionnelle, par le transfert de connaissances de la recherche fondamentale aux entreprises innovantes. Elles démontrèrent très vite l’adéquation entre un territoire et sa « capacité à faire », confirmant les conclusions d’un rapport du Parlement européen comme quoi « la question de l’innovation peut être traitée plus efficacement au niveau des régions en raison de leur proximité physique ». Mais force est de reconnaitre que, malgré l’importance acquise et l’installation de l’institution régionale dans notre paysage politique, l’inscription de la République décentralisée dans le marbre constitutionnel en 2003, puis l’extension en surface et population sous le mandat de F. Hollande n’ont pas vaincu la « malédiction centralisatrice » pour faire des régions des acteurs politiques majeurs partenaires de l’Etat.
Au cours de notre discussion en ce printemps 2012, Michel Rocard énumérait les handicaps et les faiblesses des lois de 1982, oubliant l’essentiel : les ressources et la fiscalité, déterminantes pour un pouvoir politique.
« Premier Ministre de François Mitterrand pendant trois ans et cinq jours, j’ai tenté d’innombrables fois de lui arracher l’autorisation de préparer une loi modifiant le système et donnant à la région son électorat propre et des élus dont elle soit l’unique source de légitimité. Il n’a jamais accepté. J’avais même fini par trouver au groupe parlementaire socialiste une majorité convaincue de cette nécessité et prête malgré les refus répétitifs du Président Mitterrand à procéder à cette réforme par initiative parlementaire. Le Président de la République m’a demandé ma démission dans la dernière semaine où une telle réforme restait constitutionnellement possible avant l’élection régionale suivante… »
Alors que notre pays traverse des heures difficiles, que la défiance est croissante à l’encontre de la classe politique, que la démocratie et l’Etat de Droit sont mis en question, que les enjeux environnementaux nous bousculent, que notre Education nationale et notre système de santé inquiètent, enfin que l’Etat centralisé semble à bout de souffle, le moment n’est-il pas revenu de nous interroger sur nos institutions ?
Un texte d’orientation en vue du prochain congrès du Parti socialiste précise : « Il est temps de replacer le travail des idées au centre de notre statégie ». Plus que temps en effet... Il y a urgence. Si les réseaux sociaux peuvent conduire au pire, ils permettent aussi l’accès à la connaissance, à la qualité de l’expertise pour le plus grand nombre. Au travers des cahiers de doléances, des conventions citoyennes, se sont exprimées aussi bien la volonté de participer que la pertinence de propositions et la capacité à co-construire. Par seul effet de proximité, la région est plus que jamais le lieu à privilégier pour retisser des liens de confiance entre le citoyen et l’action publique, inventer de nouvelles formes d’expression liant démocraties participative et représentative, expérimenter sans tabou avant de généraliser, réduire la fracture entre les territoires ruraux et les villes, travailler sur les transitions technologiques et énergétiques…etc. Les régions sont le terreau fertile par excellence pour l’ensemencement et la croissance de nouvelles idées. Est-il fou de penser que; dans la cacophonie ambiante et désespérante du moment, une majorité parlementaire transpartisane puisse émerger pour revisiter la décentralisation et permettre enfin aux régions d’accéder à la rive de leur majorité ?
Alain BENETEAU
Ancien vice-président de la région Midi-Pyrénées