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Fondation Jean Jaurès

Eric LOMBARD

Octobre 2025

L'unicité de Michel Rocard, c'est sa méthode de gouvernement

Eric Lombard, alors directeur général de la Caisse des Dépôts et Consignations, lors du colloque "Michel Rocard et la dimension territoriale de l'action publique" (février 2020)
Eric Lombard, alors directeur général de la Caisse des Dépôts et Consignations, lors du colloque "Michel Rocard et la dimension territoriale de l'action publique" (février 2020)

J’avais 20 ans quand j’ai entendu Rocard dire qu’il n’y avait pas de « fatalité à l’échec de la gauche ». C’était au soir du deuxième tour des législatives de 1978. Au-delà de la flamme et la sincérité du propos, Rocard venait d’un PSU qui m’avait fait rêver. L’autogestion pouvait apporter une réponse adaptée aux défis des États et des organisations. Mes réflexions sur l’autogestion m’avaient conduit ensuite à rencontrer Claude Germon, le maire de Massy, qui s’appuyait sur la démocratie locale et les comités de quartiers. Il suivait l’exemple des Groupes d’Action Municipale créés à Grenoble par Hubert Dubedout. J’en ai tiré un copieux rapport et des convictions renforcées. 


A partir de 1985, la constitution d’une équipe préparant l’élection présidentielle de 1988 m’a donné l’occasion de passer à l’action. Mon ami Bernard Spitz, avec le soutien de mon ancien professeur à HEC Pierre Zémor, est devenu coordinateur des groupes d’experts constitués au QG du 266 boulevard Saint-Germain. Je suis devenu rapporteur du groupe chargé de l’économie, auprès de Denis Piet, puis Jacques Mistral et Pierre-Yves Cossé, avec ensuite le soutien de Roger Godino. Dans ce groupe, avec notamment Daniel Cohen, Gilles de Margerie, Claude Alphandéry, nous avons élaboré le programme qui serait finalement mis en œuvre à Matignon. J’y ai rencontré ces valeureux élus qui entouraient le chef : Claude Évin, Alain Richard, Michel Sapin, Bernard Poignant, Jean-Pierre Sueur, mais aussi Guy Carcassonne, Marisol Touraine ou Jean-Claude Petitdemange. Frédéric Thiriez est arrivé ensuite avec Bernard Vial pour mettre un peu d’ordre dans cette joyeuse bande. Alain Bergounioux était l’intellectuel organique du courant avec son complice Gérard Grunberg. Je veux citer aussi Catherine Le Galiot qui assurait le lien avec le chef. Je retiens de cette campagne joyeuse et inspirante un beau dossier publié dans Le Nouvel Obs et annoncé en une, « Rocard juge Chirac ». Nous avons aussi popularisé cette évidence énoncée par Daniel Cohen ; la maîtrise du coût du travail entraîne la baisse du chômage. 


Comme chacun sait, Rocard a été nommé à Matignon. A l’initiative de Claude Évin, qui veillait sur les jeunes troupes, je me suis retrouvé quelques mois après placé auprès de Louis Le Pensec, devenu porte-parole du Gouvernement. Cette activité me laissait des loisirs. Gérard Lindeperg, devenu coordinateur du courant, m’a demandé de rejoindre l’équipe dirigeante des Clubs Convaincre et d’être l’éditorialiste de leur lettre. Cela faisait de moi la plume de l’organe politique des rocardiens. Nous étions en pleine bataille contre Laurent Fabius et Lionel Jospin, en prélude au congrès de Rennes de 1990. Michel Sapin, alors président de la Commission des Lois, m’avait été affecté comme commissaire politique. Je lui rendais visite chaque semaine pour qu’il arrondisse mes brûlots. Nous avons même eu l’honneur du dessinateur Jacques Faizant en une du Figaro. La rédaction de « Convaincre » y était représentée écrivant « les fabiusiens sont des zébulons arrivistes ».Je participais à l’époque à l’autre réunion du mercredi à Matignon, celle qui rassemblait, en parallèle à la réunion de cabinet présidée par Jean-Paul Huchon, les « poètes » de la tambouille politique. J’avoue conserver un souvenir ému des tirades de Jean-Claude Boulard, le truculent maire du Mans.

Rocard a quitté Matignon en mai, la tristesse du moment a été gommée par un appel de Michel Sapin, nommé ministre délégué à la justice. Il devait terminer l’examen à l’Assemblée du nouveau code pénal voulu par François Mitterrand et m’a nommé à ses côtés conseiller « auprès » du ministre, le graal des cabinets. Sapin m’a demandé de le suivre car j’avais sur la justice un œil neuf. Au vrai je n’y connaissais rien ! Nous avons ajouté à nos missions la révision du code de procédure pénale. Cette révision fut importante car elle supprimait l’inculpation et permettait la présence d’un avocat en garde à vue. Je m’occupais d’en préciser les contours en conduisant la concertation avec les professions concernées. Elle fut finalement adoptée en 1993 alors que nous étions déjà partis à Bercy. Sapin devenu ministre de l’Économie et des finances, nous avons pu faire voter la grande loi de transparence qui porte son nom et aussi gagner la bataille du franc en septembre 1992. Les spéculateurs attaquaient les monnaies européennes, un échec aurait mis en cause le calendrier d’adoption de l’Euro. Cette bataille fut gagnée grâce à la détermination du ministre et le soutien en dernière minute de la très indépendante Bundesbank.

Michel Rocard, Eric Lombard et Bernard Spitz lors dun séminaire du groupe des Arcs
Michel Rocard, Eric Lombard et Bernard Spitz lors dun séminaire du groupe des Arcs

Après la défaite de la gauche en 1993, nous avons continué à accompagner les combats de Michel Rocard notamment dans le cadre du Groupe des Arcs, animé par Roger Godino. Ce groupe informel continuait le travail des experts réunis en 1985. A l’aube des années 2000, Rocard s’est cherché un successeur politique. Dominique Strauss-Kahn prit le relais dans une émouvante cérémonie de passation, aux Arcs, à l’occasion de la remise de l’ordre du mérite par Rocard à DSK. Ma dernière rencontre avec Rocard eut lieu à l’Élysée en octobre 2015. François Hollande, devant la Rocardie rassemblée, lui remit la grand-croix de la Légion d’honneur. Il était en rémission et m’avait dit avec son franc-parler légendaire qu’il aurait dû être déjà mort.

Dans les dernières années de la vie de Michel Rocard, Emmanuel Macron s’en était rapproché. Macron est d’ailleurs intervenu lors du colloque organisé à l’Assemblée nationale le 15 septembre 2016 par MichelRocard.org et la Fondation Jean Jaurès. C’est ce lien qui m’a conduit à le soutenir après que François Hollande se fut désisté.

La pensée et la méthode de Michel Rocard m’inspirent au quotidien. Elle m’ont guidé à la Caisse des Dépôts pendant sept ans. La Caisse est une institution rocardienne par essence. C’est le principal acteur de l’économie mixte, du financement des territoires et donc de la décentralisation, de l’économie sociale et solidaire, de la transformation écologique. J’ai voulu en augmenter l’efficacité et l’impact. Au ministère de l’Économie et des finances, j’ai accepté un défi qu’on pensait alors inatteignable : faire passer un budget sans majorité. J’étais certain que le dialogue permettrait d’ouvrir un chemin. Nous sommes en effet parvenus à faire adopter le budget pour 2025, avec Amélie de Montchalin, en pratiquant un dialogue ouvert, transparent, sincère, avec tous les groupes représentés à l’Assemblée nationale et au Sénat.

La contribution de Michel Rocard à la vie politique de notre pays est unique. Ce qui est unique, ce n’est pas sa vision de la société, qui est celle d’un social-démocrate éclairé. Son unicité, c’est une méthode de gouvernement adaptée à toutes les situations. Cette méthode compte trop peu de pratiquants hélas, ce qui est probablement la cause principale des difficultés actuelles de la France.

Eric LOMBARD

Administrateur de l'association MichelRocard.org depuis sa création, Eric Lombard a été directeur général de la Caisse des Dépôts et Consignations puis ministre de l'Economie, des Finances et de la souveraineté industrielle et numérique (décembre 2024-septembre 2025).

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