Georges CONSTANTIN
Janvier 2026
Michel Rocard a marqué la vie politique, voire personnelle, de nombreuses personnes : j’en suis.
Ma première rencontre avec Michel, ce fut au congrès de Lille, mais rencontre à distance. Je participe au congrès, comme délégué de la fédération de Haute-Savoie. Nous sommes sur la motion Rocard, mais difficile de saisir la subtilité de certains enjeux, venant d’une petite fédé loin de Paris. Je découvre le PSU « de l’intérieur » et surtout la vitalité de la fédé du Nord à travers les militants chez qui nous logeons.
J’avais adhéré au PSU en 1965, à la section de Thonon-Evian, mon « pays », après la victoire de Dubedout aux municipales à Grenoble. J’étais étudiant et « pion » à Grenoble et je militais à l’UNEF et au SGEN. Je fais la connaissance des « Grenoblois » : Verlhac, Boulloud, Destot , Montergnolle… En 1966, je prépare le concours de l’ENA, toujours à Grenoble. Plongé dans cette préparation, je ne connais qu’après sa tenue le Colloque de Grenoble. J’en lis les contributions et les rapports. A l’automne, en attendant les résultats du concours, je travaille dans l’équipe campagne de Pierre Mendès France, animée par Michel Hollard. Plusieurs réunions se tiennent d’ailleurs chez « le président », lui présent, aux Trois Tours. Reçu à l’ENA je fais mon service militaire jusque fin avril 1968. Je démarre mon stage de préfecture à Tarbes début mai : de l’autre côté de la barrière !
En 1969, je tracte, colle des affiches, fais des réunions, comme tout militant, pour soutenir la candidature de Michel à la présidentielle. En 1970 je suis à l’initiative d’une action "libération des plages" à Thonon en juillet, renforcée mais aussi parasitée par des maoïstes grenoblois ; elle permet de rendre accessibles au public plus de trois kilomètres de bord de lac. Dans la foulée, je suis à l’origine d’une liste PSU élargie aux élections municipales de 1971 où nous faisons 20%, mais pas d’élus. C’était le système électoral !
Ma première vraie rencontre avec Michel, c’est en octobre 1971. A l’été 1971 le conflit des Eaux d’Evian dure trois semaines, avec occupation et assemblées générales. Les syndicats, CFDT majoritaire, envisagent de redémarrer la production en autogestion. Mais les cadres de marchent pas, en particulier le contrôle qualité. J’anime le comité de soutien avec une forte participation locale, en particulier d’ouvriers, de paysans et de pêcheurs, illustration de cette solidarité chère à la GOP1 qui en revendiquait l’idée. Ici elle était mise en œuvre par des rocardiens. A l’issue du conflit, envoyé par le Bureau national, Robert Chapuis vient sur place pour rencontrer les militants. Mais je suis à Paris, en poste dans un ministère. A la suite, en octobre, nous organisons une réunion publique à Thonon avec Michel. Gros succès : il parle d’autogestion, mais aussi de la relation police/population (Il y avait eu la semaine précédente une marche du principal syndicat policier en congrès à Evian). Michel évoque aussi le rôle de sa grand-mère, institutrice dans une école de montagne en Haute-Savoie. Et tout cela se termine dans la cave de notre camarade Delalex, vigneron à Marin. Puis c’est le train de nuit pour Paris (il existait encore !) Michel me demande de venir travailler avec le bureau national.
Cette rencontre a été décisive dans mon engagement et ma fidélité à Michel. Michel reviendra à Thonon, à ma demande, pendant la campagne des élections européennes de 2004, dans la même salle et au Mémorial des Justes. Il parlera de l’Europe et de la paix. Cette réunion se terminera dans la même cave Delalex avec la rencontre d’agriculteurs.
Après ce conflit des Eaux d’Evian, nous préparons avec Philippe Brachet un numéro spécial de Critique Socialiste, alimenté et relu sur place par Jean Pelletier, secrétaire de section, et Myriam. Ce ne fut peut-être pas un gros succès de librairie, mais le principal acheteur en fut Antoine Riboud, pour le faire lire à ses cadres dirigeants. En 1972 je suis dans l’équipe qui, avec Robert Chapuis et Patrick Viveret, rédige le rapport « Contrôler aujourd’hui pour décider demain », qui sera adopté au Congrès de Toulouse et qui eut un bon accueil public à ce moment. J’entre au bureau national du PSU.
Fin décembre 1972, Myriam et moi nous marions à Fontenay-sous-Bois en présence de Michel, Michèle et Georges Le Guelte : surprise de l’adjoint qui en perd ses mots !
En mars 1973, je suis candidat aux législatives en Haute-Savoie (3ème circonscription) avec un score de 9% (pas terrible, mais un de meilleurs scores du PSU). Après cet échec, c’est le début de la réflexion sur l’isolement du PSU à gauche après le succès du congrès d’Epinay.
Puis ce fut LIP, avec le rôle de Michel et de Tony Dreyfus pour calmer avec les pouvoirs publics et trouver une issue au conflit. Ce fut aussi l’organisation du soutien (notamment les montres) avec Alain Rannou. A l’été 1973, nous partons en Yougoslavie avec ARVEL, André Barthélémy et Pierre Bourguignon pour découvrir un pays autogestionnaire (!). Quelques années plus tard je serai membre du conseil d'administration d’ARVEL présidé par Jean Berthinier puis Pierre Vial.
La situation à gauche, le climat unitaire de la campagne présidentielle de 1974, la position de la CFDT et de mouvements issus des Clubs de 1966 nous conduit dans la démarche qui débouchera dans les Assises pour le Socialisme. Je suis dans la délégation du PSU qui participe aux réunions tripartites. Mais l’essentiel se joue dans les contacts directs entre Michel, Pierre Mauroy, Edmond Maire et Jacques Chérèque. Après notre échec au Conseil national d’Orléans, nous entrons au PS, dans les conditions posées par Mitterrand.
Début 1979, changement professionnel : nous partons à Bordeaux où je suis nommé Directeur régional de la Caisse des Dépôts. Nous retrouvons Pierre Brana et Gérard Gouzes. Avec mon étiquette "Rocky", je collabore avec André Labarrère à la Région et avec Henri Emmanuelli.
Nous participons à la rencontre des clubs Convaincre à Villeneuve-lez-Avignon, et ensuite Quimper, Chambéry …
A l’été 1981, démarre une deuxième période dense avec Michel. Retour à Paris pour prendre une nouvelle fonction à la Caisse des Dépôts. Daniel Frachon et Jean-Paul Huchon nous suggèrent/demandent de nous implanter à Poissy, commune la plus importante de la circonscription de Michel, où le PS local se déchire. Enjeu de taille. Gros travail local, mais période dure pour la famille avec nos trois jeunes enfants. Nous vivons, entre autres, le harcèlement des nervis de Talbot et d’une partie du PS.
Michel me fait venir à son cabinet au ministère du Plan pour suivre les dossiers d’aménagement du territoire et la DATAR. Nous inventons les « contrats de plan Etat-Région », idée intéressante devant déboucher sur une planification régionale. Mais le dispositif a été détourné assez vite. Je me souviens des réunions interministérielles à Matignon, présidées par Robert Lion ou Michel Delebarre, où débarquaient Alain Boublil ou Ségolène Royal nous assénant « le Président pense que … ». Dans les nombreux déplacements en province, j’ai toujours été frappé par la capacité de Michel à mobiliser, à expliquer clairement les enjeux, les contraintes, à parler vrai.
Aux municipales de 1983, à Poissy, les socialistes sortants étaient sur la liste PC. Notre liste, avec Martine Frachon, en numéro 2, obtint 19%. C’était déjà le reflux électoral et la ville passe à droite. C’est aussi le début de la montée du FN, en particulier à Achères.
A l’été 1983 je suis nommé directeur régional de la Caisse des Dépôts en PACA avec résidence à Avignon. Nous retrouvons Dominique Taddéi, Robert de Caumont, José Escanez à Château-Arnoux, Jean-Jacques Anglade à Vitrolles. Je travaille aussi avec Guy Ravier sur Avignon et Michel Pezet à la Région. La veille de la nomination de Michel à Matignon, Pierre Merli, sénateur-maire d’Antibes et vieil ami de François Mitterrand, me téléphone pour me dire que ce serait très probablement Michel. Histoire de faire passer le message !
Je retrouve Paris à l’automne 1988 pour diriger le financement de l’habitat à la Caisse des Dépôts. Puis Michel me nomme début 1990 à la tête de l’AFTRP (Agence foncière et technique de la région parisienne, créée par Paul Delouvrier) devenue depuis Grand Paris Aménagement. Il me demande, entre autres, de suivre le projet de Schéma directeur d’aménagement de l’Ile de France, dont le responsable était Michel Rousselot, et de trouver 10 ha de terrains publics dans Paris pour construire du logement social. Sur ce dernier point, ce ne fut pas un grand succès, avec les blocages des ministères, de la SNCF et de la RATP. J’ai réussi à trouver un terrain dans le 15ème près de la Tour Eiffel et à faire bouger la RATP.
A partir de 1995 j’ai été élu conseiller municipal (d’opposition) à Thonon-les Bains et en 2011 conseiller général en Haute-Savoie. J’ai toujours été identifié comme rocardien et porteur de notre démarche politique.
Nous étions en Russie, Myriam et moi au moment du décès de Michel et n’avons pas pu assister à ses funérailles. Nous nous sommes recueillis en septembre 2021 sur sa tombe en haut du cimetière de Monticello, face à la mer. Sur sa tombe il est gravé « Heureux les artisans de paix ». Beau message.
Georges CONSTANTIN
1GOP : Gauche ouvrière et paysanne, dissidence d'extrême-gauche du PSU (NDLR)