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Fondation Jean Jaurès

Quand Plantu croquait Michel Rocard

Commentaires du corpus de 30 ans de caricatures de Plantu concernant Michel Rocard

Jean Plantureux, dit Plantu, longtemps le caricaturiste des unes du Monde, nous a gentiment transmis son corpus de dessins représentant Michel Rocard. Nous lui en sommes infiniment reconnaissants.

Pour accompagner sa mise en ligne sur notre site, nous vous proposons un petit commentaire de ceux-ci.

Couvrant 30 ans, les représentations de Michel Rocard par Plantu évoluent beaucoup dans le temps.


Du Rocard ambitieux...

1/9/1985
1/9/1985

Avant la présidentielle de 1988, on voit un Michel Rocard plutôt jeune, élancé – avec une tignasse imposante –, ambitieux qui est représenté. Il souhaite clairement supplanter le président de la République en place

Les dessins de cette période mettent particulièrement en valeur les dissensions au sein du PS, la bataille entre les courants, en particulier dans le cadre du congrès de Toulouse (1985), puis de Lille (1987) où la synthèse n’est que de façade, avant la présidentielle.

19/8/1987
19/8/1987

Alors qu’il baisse dans les sondages et doit se retirer en faveur de François Mitterrand à la présidentielle de 1988, l’image de Michel Rocard change. Il rapetisse dans les dessins de Plantu et apparaît avec une culotte courte de boy-scout ou de petit garçon. À moins qu’il ne s’agisse d’une référence aux pantalons de golf de Tintin, auquel le Premier ministre est souvent comparé.

Deux jours après sa nomination, Plantu le dépeint assis dans son fauteuil de Matignon écoutant sagement ses prédécesseurs lui dire de se méfier de tout ! Les clignotants verts pour Pierre Mauroy fait référence à sa fameuse phrase, quelques semaines avant le tournant de la rigueur expliquant que pour l’économie française « tous les feux sont au vert ». Les hommes-grenouilles renvoient à l’affaire du Rainbow Warrior qui a considérablement fragilisé le gouvernement Fabius. Quant à Jacques Chirac, sa cohabitation avec François Mitterrand a été semée d’embûches, du refus du président de signer les ordonnances en juillet 1986, à la mort

… au dirigeant seul contre tous

12/5/1988
12/5/1988

La métaphore du fils (la photographie du président avec écrit « Papa »), voire même du fils prodigue est largement utilisée pour dépendre ses relations avec le président de la République. Plantu dépeint à plusieurs reprises un Premier ministre en quête de sympathie et de soutien du chef de l’Etat, dans une relation unilatérale :

22/2/1989
22/2/1989

Ses talents de négociateur à Matignon sont eux bien mis en avant, comme lors des Accords de Matignon. Plantu donne ainsi à voir un Rocard très sérieux faisant le lien entre Jean-Marie Tjibaou le leader du FLNKS et Jacques Lafleur du RPCR. Alors qu’un accord de paix vient mettre au conflit où voit Jacques Chirac et son ancien ministre de l’Outre-Mer, Bernard Pons, monter la garde, tout près à donner l’assaut, comme lors du massacre de la grotte d’Ouvéa :

Un bilan gouvernemental traité avec empathie

17/6/1988
17/6/1988

De même le succès relatif du PS aux municipales de 1989 (35 municipalités de plus de 20 000 habitants remportées) en fait un géant plein de confiance face au président et aux autres socialistes :

21/3/1989
21/3/1989

La politique de restriction à l’égard de l’immigration, bien mise en valeur dans son émission 7/7 en 1989, lorsqu’il emploie la formule « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde », est accueillie plus fraichement par Plantu. Le dessinateur exprime sa déception à l’égard d’une lutte contre le racisme qui semble abandonnée au profit d’une lutte accrue contre l’immigration . Le dessin montre ainsi un balayeur d’origine africaine – une image largement utilisée pour représenter l’immigration africaine depuis les éboueurs de Giscard d’Estaing, en passant par la chanson Lily de Pierre Perret – s’interroger sur l’avenir du rapport sur le racisme qui est rendu au Premier ministre en janvier 1989. La critique est toutefois un peu facile, puisque c’est cette année, quelques mois après le dessin, qu’est adoptée une loi essentielle, la loi Gayssot (13 juillet 1990) contre le racisme et la xénophobie et qui constitue encore aujourd’hui un des cadres principaux de lutte contre les discriminations

28/3/1990
28/3/1990

Plutôt souriant et jovial, Michel Rocard devient un personnage plus austère et renfrogné au fil de ces années sous les crayons de Plantu. À Matignon, il se mue en victime des coups du président et des autres socialistes, ce qui rejoint d’ailleurs les autres caricatures faites de lui au même moment. (Voir notre analyse globale sur ce site). Ainsi, après le vote de la loi créant le Revenu minimum d’insertion, à la quasi unanimité des députés, il se félicite en se disant que « même le PS (l’a voté), c’est fou…».

Un Premier ministre face à de multiples difficultés

14/10/1988
14/10/1988

L’opinion reste toutefois attachée au Premier ministre, comme en témoignent les bons sondages (cote d’avenir de 55% en moyenne selon le baromètre Figaro-Sofres), ce qui contraste avec l’attitude de son parti comme le met bien valeur Plantu à travers le dialogue de sourd entre des Français normaux et un militant socialiste. A l’arrière-plan, « Rocky » montre les muscles tout en se faisant maltraiter par le PS :

2/9/1989
2/9/1989

Le Premier ministre se trouve aussi confronté aux multiples grèves de l’automne 1988 (infirmières, grève des cheminots), puis à la rentrée 1989 (postiers). Les caricatures de Plantu sont là moins amènes et montrent un Premier ministre sourd à ces revendications. Là aussi on peut pondérer ces critiques en rappelant que le Premier ministre, défenseur de la lutte contre l’inflation s’est toujours montré ouvert au dialogue social et a justement lancé en septembre 1989 un pacte de croissance qui vise à répartir en trois tiers les gains de la croissance : augmentation des salaires, investissements d’avenir, création d’emplois. 

18/10/1988
18/10/1988

Face à toutes ces difficultés, et à l’absence de majorité absolue, Michel Rocard va faire un usage intensif de l’article 49 alinéa 3 de la Constitution, même si comme nous l’avons déjà rappelé dans cette newsletter, cela succédait à un débat parlementaire ouvert et long. Le Premier ministre est présenté par Plantu comme un malfrat ayant utilisé son gros calibre : le 49-3 :

17/12/1988
17/12/1988

Le dessinateur met bien en valeur qu’il n’est toutefois guère aidé par un François Mitterrand grimé en Rodin, alors que vient de sortir le film Camille Claudel avec Isabelle Adjani :

 

Le président : père fouettard ou pire ennemi ?

8/12/1988
8/12/1988

Dans un autre dessin, François Mitterrand est présenté en bras de chemise, tel un ouvrier et proclame « le social y’a que ça de vrai » face à un Premier ministre dépeint en migrant risquant de se faire expulser par le président :

31/5/1990
31/5/1990

Lors du conflit avec les lycéens (octobre 1990), alors que le président a reçu chaleureusement les lycéens contre les négociations du gouvernement, François Mitterrand est grimé par Plantu en jeune, pratiquant le hip hop et exprimant son mécontentement à l’égard de son Premier ministre.

5/12/1990
5/12/1990

La guerre du Golfe lui laisse toutefois un sursis à Matignon. Pour la cause, Plantu dessine un Rocard le sac au dos, prêt à partir au combat, entouré d’un homme enturbanné (sans doute une métaphore de l’Arabie Saoudite qui accueille la principale base des opérations militaires) et du nouveau ministre de la Défense Pierre Joxe. La guerre largement gérée par le président de la République lui laisse donc de la marge de manœuvre comme semble le suggérer le dessin :

14/2/1991
14/2/1991

Mais aussitôt celle-ci terminée, François Mitterrand remplace Michel Rocard à Matignon par Edith Cresson le 15 mai 1991. C’est un Michel Rocard plus petit et affaibli que jamais qui apparaît dégustant un gâteau amer avec un Mitterrand affirmant : « 3 ans, ça commençait à faire un peu longuet » :

16/5/1991
16/5/1991

Après son éviction de Matignon, c’est toutefois un Michel Rocard qui se cherche dépeint par Plantu. La crise au sein du PS à partir de 1992, ses sondages en baisse et la multiplication des affaires entourant le PS et le président (Urba, sang contaminé, affaire des écoutes de l’Élysée, cancer de François Mitterrand) ne contribuent pas à améliorer son image.

Ainsi, alors que l’ancien Premier ministre perd les élections législatives de 1993 et connaît une forte chute dans les sondages, Plantu le croque en homme impuissant face à une femme géante qui lui reproche : « Tu m’avais promis un Big Bang ». Ce dessin quelque peu explicite n’a toutefois pas été publié dans Le Monde mais dans un recueil de dessins.

Après Matignon...

3/1993
3/1993

Si Michel Rocard réussit à prendre la direction du PS en avril 1993 contre Laurent Fabius, il ne dirige qu’un champ de ruines, si l’on suit les dessins de Plantu. Pour l’occasion le dessinateur fait contraster cet échec avec la victoire des socialistes en Grèce et la composition du gouvernement Papandréou :

 

12/19/1003
12/19/1003

L’échec de sa liste aux européennes de 1994 achève d’en faire une victime. Il est ainsi montré un poignard dans le dos à la tribune du PS, devant des socialistes applaudissant. Au premier plan, François Mitterrand assis dans un fauteuil s’en félicite en rappelant la pique de Michel Rocard en 1978 sur l’« archaïsme » du Premier secrétaire du PS de l’époque. Les socialistes à la tribune semblent détourner les yeux de cet assassinat, montrant ainsi toute leur indifférence :

23/6/1994
23/6/1994

Le retrait de la vie politique nationale de Michel Rocard lui permet d’acquérir une image de sagesse aux yeux du dessinateur. Ainsi, en septembre 1998, il est dépeint comme un vieux sage, un véritable « père Castor » racontant l’histoire de la naissance de la CSG aux dirigeants politiques de l’époque. On peut d’ailleurs constater que Plantu souligne son côté consensuel en représentant au pied de son lit aussi bien des dirigeants PS comme Martine Aubry (la « mère des 35h »), Lionel Jospin le chef du gouvernement, que Alain Juppé et Edouard Balladur (deux anciens Premiers ministres RPR). Il est vrai que le taux de la CSG n’a cessé d’augmenter depuis 1990, atteignant alors 7,5% (contre 1,1% à sa création en 1990). C’est justement Edouard Balladur en 1993 qui l’a augmenté une première fois à 2,4%, avant qu’Alain Juppé ne lui fasse atteindre 3,4% en 1997. Le gouvernement Jospin l’augmente quant à lui à 7,5%, mais baisse la cotisation maladie de 4,75%.

18/9/1997
18/9/1997

Seule sa nomination par Nicolas Sarkozy à la commission du Grand Emprunt, ainsi qu’au comité sur la taxe carbone, puis comme ambassadeur des pôles (un pingouin se trouve au bas des marches) est plus sujette à l’ironie de la part du dessinateur qui y voit la difficulté de Michel Rocard à se retirer des affaires. Même si au final la critique reste mesurée, le dessinateur étant conscient de l’importance des enjeux environnementaux. Michel Rocard, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy y sont représentés avec un masque vert. Le virus du pouvoir est un jeu de mot contextuel avec la diffusion de la grippe A (H5N1) qui sévit alors et conduit le gouvernement à prendre des mesures sanitaires d’ampleur. Si Alain Juppé et Michel Rocard ont sous le bras leurs dossiers de travail, Nicolas Sarkozy est dénoncé comme une personne égotiste, le dossier sous son bras indiquant « Moi ». L’hyperprésident se décuple d’ailleurs en bas du dessin.

27/8/2009
27/8/2009

Pierre-Emmanuel GUIGO

Maître de conférences en histoire à l'Université Paris-Est Créteil

Membre du conseil scientifique de MichelRocard.org

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