Pierre BOURGUIGNON
Février 2026
Par exception, nous publions ici un "parcours rocardien" posthume. Pierre Bourguignon fait en effet partie de ces figures de la rocardie, trop tôt disparues, que nous n'avons pas pu solliciter pour raconter dans nos colonnes leur cheminement avec Michel Rocard mais qui ont joué un rôle suffisamment marquant pour tenter de retracer leur parcours et d'évoquer leur mémoire.
Pierre Bourguignon est à ce point enraciné, personnellement et politiquement, dans le terroir normand que l’on aurait pu croire que son patronyme était en fait un pseudo, comme cela se pratiquait à l’occasion dans les années 60... Et bien non ! Quand, au début de sa vie professionnelle, il exerça des responsabilités nationales au sein du PSU sous pseudonyme, c’est le nom de sa mère, Gancel, qu’il choisit.
Il est né à Rouen, le 6 février 1942. Son père était employé de bureau et sa mère sage-femme. Il passe une partie de son enfance et de sa jeunesse à Dieppe, où il pratique le scoutisme, puis revient à Rouen, au lycée Corneille. A l’université où il entre ensuite, d’abord à Rouen, puis à Caen et à Nanterre, il entreprend une licence de lettres avant de poursuivre des études de sociologie. Il est diplômé d’un certificat d’études supérieures d’économie politique et sociale. Très tôt, il s’engage contre la guerre d’Algérie et le colonialisme, à l’UNEF d’une part et au Parti socialiste unifié (PSU) à partir de 1961.
Après ses études, il commence sa vie professionnelle en 1966 comme vacataire au centre d’études sociologiques du CNRS, puis, de 1967 à 1971, devient chargé d’études à la mission pour l’aménagement de la Basse Vallée de la Seine, renforçant ainsi son ancrage normand. Par la suite, il se spécialise dans l’analyse sociologique pour des organismes de sondages ou d’études de marché, comme directeur d’études, d’abord pour la Centrale d’études et de promotion (CEP) puis pour la COFREMCA (Institut de sciences sociales appliquées) entre 1971 et 1978.
Parallèlement, il prend des responsabilités au sein du PSU et, lors du congrès de Lille (1971), devient membre de la direction politique nationale (sous le nom de Patrice Gancel) élu sur la motion de Michel Rocard. Il y est reconduit l’année suivante au congrès de Toulouse, cette fois en tant que Pierre Bourguignon, et Michel Rocard le fait entrer au bureau national, où il est chargé de coordonner le secteur social et de la vie quotidienne, domaine dans lequel il peut aussi déployer ses compétences professionnelles. En 1973, candidat pour la première fois aux élections législatives à Sotteville-lès-Rouen, il recueille 3,67 % des suffrages.
En 1974, lors des Assises du socialisme, Pierre Bourguignon, comme la plupart des candidats PSU aux législatives de 1973 en Seine-Maritime, suit Michel Rocard et adhère au Parti socialiste. L’historien Antoine Rensonnet, auteur d’une thèse sur le Parti socialiste en Haute-Normandie de 1971 à 2004, souligne à quel point les Assises ont été un moment de bascule dans la vie de la fédération de Seine-Maritime, avec l’arrivée de cadres et de militants formés, dans des secteurs géographiques et des milieux sociaux où le PS était faiblement implanté.
Si, en 1975, l’arrivée des militants PSU et de la « troisième composante » au sein du PS se fait de manière relativement sereine, des tensions apparaissent à l’approche des élections municipales de 1977, époque qui est aussi celle où Laurent Fabius s’implante à Grand-Quevilly. A Sotteville-lès-Rouen, commune où le Parti communiste avait une forte représentation, la section (dont Pierre Bourguignon s’affirme rapidement comme le leader) réclame la tête de la liste d’union de la gauche ou, à tout le moins, la possibilité de conduire des listes séparées au premier tour. Pierre Bourguignon souligne combien le renforcement militant de la section, notamment dans les entreprises, méritait d’être pris en compte pour disputer la suprématie au PCF. Mais la fédération, soucieuse de préserver des positions dans d’autres localités, ne suit pas la section dans ses demandes. Aux élections législatives de 1978, Pierre Bourguignon, candidat cette fois-ci sous l’étiquette socialiste, obtient 21 % des voix au premier tour mais doit se désister pour le député sortant communiste Roland Leroy, solidement implanté dans la commune ouvrière voisine de Saint-Étienne-du-Rouvray.
Les années qui précèdent l’élection présidentielle de 1981 sont marquées par l’accentuation, lors des congrès de Nantes (1976) puis de Metz (1979), de la concurrence entre François Mitterrand et Michel Rocard. Si des élus importants du département comme René Youinou à Elbeuf, Joseph Menga au Havre ou Pierre Roussel à Bolbec s’inscrivent également dans le sillage de Michel Rocard, Pierre Bourguignon s’impose indiscutablement comme le chef de file des rocardiens de Seine-Maritime face à Laurent Fabius, qui étend ses réseaux et son influence sur l’ensemble de la région. Sa position va se trouver renforcée en juin 1981 lorsqu’il est élu député de la 3ème circonscription de Seine-Maritime. Bien des années après, c’est toujours avec une certaine gourmandise dans l’expression que Pierre Bourguignon racontait la stratégie électorale qui lui avait permis de coiffer sur le poteau Roland Leroy, à l’époque directeur de L’Humanité et l’un des caciques de la direction du PCF : la circonscription ne pouvant pas échapper à la gauche, il avait particulièrement ciblé les bureaux de vote marqués à droite et fait campagne en expliquant aux électeurs qu’ils pouvaient « choisir leur député de gauche » ... Au premier tour, Pierre Bourguignon recueille 32 % des suffrages (en progression de 12,5 % par rapport à 1978) et Roland Leroy 30 %. Cette fois-ci, c’est le leader communiste qui doit se désister et, seul candidat au second tour, Pierre Bourguignon est élu avec 100 % des voix. Il conservera son siège de député jusqu’en 2012 (avec une interruption de 1993 à 1997).
Les communistes lui en gardent un chien de leur chienne, qui se manifestera aux élections municipales de 1983. Cette fois, PS et PCF partent séparément au premier tour, et la liste de Pierre Bourguignon (31,7 %) devance sans difficulté celle du secrétaire fédéral du Parti communiste (18 %). Les deux listes fusionnent donc en vue du second tour mais, alors que le total de la gauche au premier tout (avec les listes PSU et LCR) dépassait 57 %, Pierre Bourguignon échoue de 67 voix face au candidat de la droite... « J’ai été victime du vote révolutionnaire », constatera-t-il ensuite.
Si, selon la formule qui fit florès dans les années 70, l’union est un combat entre socialistes et communistes, elle l’est tout autant entre fabiusiens et rocardiens au sein de la fédération socialiste de Seine-Maritime. En 1986, les élections législatives se tiennent selon la règle de la proportionnelle, à l’échelle du département. Initialement, la fédération avait concocté une liste faisant apparaître Joseph Menga, ex-rocardien ayant rallié le courant Jospin l’année précédente à la troisième place, Pierre Bourguignon ne figurant qu’en sixième position. Il fallut en appeler avec beaucoup d’énergie à la convention nationale pour qu’en fin de compte, Pierre Bourguignon remonte à la cinquième place : le PS aura cette année-là cinq députés en Seine-Maritime et il conservera donc son mandat.
Dans les années 80, quand Michel Rocard ambitionne toujours d’être candidat à l’élection présidentielle de 1988, Pierre Bourguignon joue un rôle important à l’Assemblée nationale pour coordonner l’action des députés rocardiens, avec Claude Évin et Michel Sapin. Sa jovialité naturelle, sa force de conviction, sa fidélité à Michel Rocard en font un pivot essentiel de l’organisation du courant rocardien. Et dans un tout autre registre, ce sont aussi ces qualités, associées à d’autres, qui lui vaudront entre 2005 et 2008 de présider la « Fraternelle parlementaire », qui regroupe des francs-maçons de différentes obédiences.
En 1988, retour au scrutin de circonscription, ce qui lui permet d’être élu une troisième fois, obtenant 43,7 % des voix au premier tour (contre 27,9 % au candidat communiste) et, comme en 1981, 100 % des voix au second tour. Mais c’est surtout l’année suivante, en 1989, qu’il atteint un objectif patiemment poursuivi depuis plus de quinze ans : emporter la mairie de Sotteville-lès-Rouen. Cette fois, c’est sans coup férir qu’il est élu dès le premier tour (avec 51,9 % des voix) devançant de plus de 13 points le maire de droite sortant. Il conservera la mairie de Sotteville pendant quatre mandats, jusqu’en 2014.
Dans cette fonction municipale, il va donner la pleine mesure de sa capacité à agir sur le quotidien et à impulser une transformation globale de la cité normande. Il s’en explique dans un article publié en 2000 par la revue Études normandes : « Animer une équipe municipale, c'est "faire de la ville". Cela ne veut pas dire fabriquer de la ville mais travailler à la fois sur le contenu et sur le contenant. Depuis Platon, le rôle du politique, est de toujours favoriser les conditions du bien-vivre dans la cité par un ancrage retrouvé à la mémoire collective, par la richesse et la diversité de la vie en communauté. C'est, par exemple, contribuer au renforcement du mouvement associatif. Le rôle du politique, n'est pas de fabriquer un simple décor urbain mais de faire de la ville, en creux et en relief, du public à l’intime, pour le groupe comme pour l’individu ». Cette politique globale, agissant simultanément sur l’urbanisme, l’éducation, le sport et la culture, se traduit par la création d’un festival des arts de la rue (VivaCité), des olympiades intergénérationnelles ou des activités périscolaires pendant la pause méridienne. Son expertise reconnue en matière de politique de la ville le conduit notamment à siéger dans de nombreuses instances ou associations œuvrant dans ce domaine : l’association des maires « Villes et banlieue » (dont il sera président de 1993 à 2008), le Conseil national des villes (de 1998 à 2014), le Forum pour la gestion des villes et des collectivités territoriales (de 1989 à 2012). Il publie de nombreux rapports et plusieurs livres sur le sujet.
Son investissement ne se limite pas aux frontières communales, puisque son élection à Sotteville-lès-Rouen en 1989 fait basculer à gauche le SIVOM de Rouen et permet de faire émerger de nouveaux projets à l’échelle métropolitaine : devenu vice-président chargé des transports, il contribue à la mise en œuvre du « Métrobus » et, quelques années plus tard, il fonde l’Agence d’urbanisme de Rouen et des boucles de Seine et Eure.
S’il perd son mandat de député lors de la débâcle de 1993, devancé de 37 voix au premier tour par le maire communiste de Saint-Étienne-du-Rouvray, cet échec lui permet de conforter son assise municipale. De fait, il sera confortablement réélu aux élections municipales de 1995, de 2001 et de 2008, ainsi qu’aux élections législatives en 1997, 2002 et 2007.
Le vent tourne à partir de 2010, quand il se brouille avec sa première adjointe à la mairie de Sotteville-lès-Rouen, Luce Pane, également conseillère générale. Aux élections législatives de 2012, elle se présente contre lui à l’investiture du Parti socialiste, l’obtient et, de ce fait, est facilement élue députée. Aux élections municipales de 2014, elle obtient à nouveau l’investiture socialiste, mais cette fois-ci, Pierre Bourguignon se présente en dissident, sous l’étiquette divers gauche, entraînant avec lui plus d’une centaine d’adhérents et d’élus qui quittent le PS. Il s’incline toutefois de moins de 200 voix devant son ancienne colistière (31,6 contre 33,2 % des voix) et siège désormais dans l’opposition au conseil municipal comme au conseil communautaire.
C’est d’ailleurs dans l’exercice de cette fonction qu’il décède le 27 mars 2019, au cours d’une réunion des présidents de groupes sans étiquette de la Métropole Rouen Normandie, dans sa soixante-dix-huitième année. Cette mort en scène comme Molière, ou plus proche de nous comme Michel Crépeau, correspond assez bien à celui qui fût, sa vie durant, un infatigable bretteur, ne renonçant jamais, dans le débat d’idées comme dans l’action de terrain.
Jean-François MERLE