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Fondation Jean Jaurès

Myriam CONSTANTIN

Mars 2026

"Ce en quoi que je me reconnais"

Mon parcours de rocardienne ? Aucune autre étiquette politique ne m’a jamais convenu, et ne me conviendra jamais. Cette appartenance rocardienne a moulé ma vie. Pas de « parcours », comme on le dirait d’un champ d’honneur (ou alors un chant, peut-être), mais une vie. Je suis rocardienne, je pense rocardienne, j’agis rocardienne. Encore et toujours. C’est tout. Comme militante, préoccupée avant tout du terrain, et du projet, observatrice, témoin, actrice à ses heures. C’est ce qui me définit le mieux, sans doute, et c’est ce en quoi je me reconnais.

Je dois à Michel Rocard, d’abord, mon engagement au PSU, à l’automne 1971, à Thonon les Bains en Haute-Savoie, après l’historique conflit des « Eaux d’Evian ». Il était venu soutenir les luttes solidaires des « ouvriers-paysans » du Chablais, en révolte face à une direction d’entreprise qui avait oublié le respect qu’elle devait à des hommes et des femmes pleinement entiers, citoyens et égaux. Michel expliquait, témoignait d’autogestion. Un nom était donné à ce qui devait porter une profonde révolution politique, citoyenne et sociale : penser et agir autrement, pour changer la vie. Nous en étions sûrs. Les « Eaux d’Evian » devenaient « lutte exemplaire », comme on disait alors, annonciatrice de temps nouveaux, comme le furent peu après celles de Lip, et bien d’autres. J’étais éblouie. Michel parlait tellement vrai, et clair, tout m’était résonnance, l’espoir était si grand d’une humanité meilleure, et on pouvait agir, en être… J’avais 20 ans, et malgré la fac et Sciences-Po Grenoble en cours, j’avais des années d’enfermement en pensionnat rustique à digérer, et surtout la grande blessure collective de la guerre d’Algérie des « petits » pieds-noirs, meurtris, déracinés, qui n’avaient rien vu venir. Le PSU, le rocardisme, Michel Rocard, ont donné sens à ma vie, certainement puissamment aidés par celui qui devenait mon compagnon et mon mari, Georges Constantin, rocardien parmi les rocardiens.

Militantisme rocardien, les années suivantes en furent pleines, à travers la France, de Fontenay-sous-Bois au Médoc, de Poissy, en Vaucluse, en Haute-Savoie et Paris. Elles furent rythmées de déménagements, d’expériences professionnelles multiples en urbanisme et développement local, de maternités heureuses, exigeantes et structurantes. Le temps rocardien, comme le nôtre personnel, a passé. Ce furent des décennies de vies en congrès, en séminaires, en campagnes, certaines très dures, en arpentages de marchés, en porte à porte, avec les rédactions, les distributions de tracts et billets de toutes sortes. Les Assises du socialisme en 74, forcer sa place au PS et ses courants, y porter sa voix autogestionnaire, sa lecture du terrain, sa confiance en la force de la société civile, et en la mobilisation autour de projets de vie et de territoires. Vivre en rocardienne l’arrivée de la Gauche au pouvoir, Mitterrand Président, Michel Rocard ministre du Plan, puis de l’Agriculture, voir ses amis et compagnon chargés de responsabilités politiques concrètes, y lire les attentes d’un pays, ressentir l’espoir de la présidentielle de 88 autour de Michel, l’acceptation du renoncement, puis ses trois années de chef du gouvernement. Vivre ainsi sa vie, de femme, de militante, de citoyenne… Et la faire sienne.

Puis vint un jour où dans le 13ème arrondissement de Paris, une voix respectée, MaÏté Mathieu, me demanda de m’engager davantage, comme élue rocardienne. Et Tony Dreyfus abonda. Et je l’ai fait. Ce fut un marathon de 13 années, intenses et fortes de mandats locaux, entre 1995 et 2008, avec ses luttes, ses compagnonnages magnifiques et quelquefois bien âpres, aux rapports de force millimétrés. On n’en sort pas indemne, on donne et reçoit plus qu’on ne peut l’imaginer. Je suis heureuse de l’avoir couru avec mon dossard rocardien et je crois avoir servi à pleine voix nos idées et nos valeurs, avec tous les élus et militants qui se réclamaient de Michel Rocard, mais aussi tous les socialistes de Paris, de quelque courant qu’ils soient, et il faut dire que les bastions et les châteaux étaient nombreux. J’ai été ainsi conseillère d’opposition du 13ème arrondissement en 1995, suppléante de Jean Marie Le Guen député de Paris en 1997, conseillère régionale d’Ile de France entre 1998 et 2004, conseillère de Paris et du 13ème entre 2001

Manifestation du 1er mai 2002 contre la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle (Myriam Constantin est au centre sur la photo) - cliché CREAPHIS-CICERO
Manifestation du 1er mai 2002 contre la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle (Myriam Constantin est au centre sur la photo) - cliché CREAPHIS-CICERO

J’ai eu l’honneur d’être adjointe dans la première municipalité de Bertrand Delanoë, chargée de l’eau et de l’assainissement. Ce furent certainement les années les plus rudes de ma vie, les plus harassantes et les plus marquantes, les plus exaltantes aussi, sans aucun doute, où la réalité des valeurs mais aussi celle des combinaisons incertaines s’affrontent avec fort peu d’amorti. J’ai notamment renégocié les contrats d’eau et préparé, avec la collaboration précieuse et tenace des services de la ville (dure à acquérir mais extrêmement fiable dès la confiance instaurée), leur retour en gestion publique. Je resterai à jamais très proche des personnels de l’eau et de l’assainissement de Paris et de l’Île-de-France, pour qui la mutation des métiers et des appartenances étaient prégnantes à cette époque. Et puis autres temps, autres alliances… En 2008, mon temps d’élue de Paris était passé.

J’ai milité en Haute-Savoie, fait des campagnes, y compris comme candidate, éprouvé quelles détestations et cabales indignes peuvent déchainer, dans les rangs socialistes même, l’étiquette femme, rocardienne, parisienne, épouse. Laissons cela.

Une autre vie militante, tout aussi rocardienne et en prise avec les projets locaux, a pris place. J’ai eu la passion de travailler quelques années à la gouvernance transfrontalière franco-valdo-genevoise, puis de faire partie et de co-présider le Forum d’agglomération du même nom, sorte de conseil économique et social regroupant 75 organisations, 150 membres issus de la société civile suisse et française, accompagnant les décisions des élus et instances de la grande agglomération transfrontalière sur le lac Léman. Oeuvre utile.

Aujourd’hui je suis potière et céramiste. Donner forme à l’argile m’émeut, et me donne le temps de méditer à la tournure que prennent nos sociétés dans un monde guerrier. Je serai attentive, toujours, à cette formidable énergie que Michel Rocard, les rocardiens, et toutes celles et ceux qu’ils ont inspiré, ont déployée et communiquée autour d’eux, et continuent, sous toutes formes, pour que changent les choses, en mieux !

Nos combats nous suivent, et nous précèdent.

Myriam CONSTANTIN

Ancienne adjointe au maire de Paris, ancienne conseillère régionale d'Île-de-France

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