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Fondation Jean Jaurès

Yves JEULAND

Avril 2026

Comment devient-on rocardien ?

Comment devient-on rocardien ? Mon premier souvenir politique remonte à 1974 : la mort de Georges Pompidou. Cette année-là, je me passionne pour l’élection présidentielle. Michel Rocard n’est pas candidat. Il l’avait été en 1969, recueillant 3,6% des suffrages, presque autant que Gaston Defferre. Mais bon, en 1969, je n’ai aucune conscience politique. J’ai un an.

En 1974, en revanche, je mène activement campagne pour Jacques Chaban-Delmas et sa nouvelle société. J’ai six ans. Ma campagne électorale se limite à la cellule familiale : mon père, ma mère, mon frère et moi. Mon frère François, âgé de neuf ans, choisit Mitterrand car il porte le même prénom que lui. Mes parents restent discrets : le vote est secret. Je pense que ma mère a dû voter René Dumont. Quant à mon père, je ne le sais pas encore, mais il est adhérent du PSU et milite au SGEN-CFDT. Plus tard, il sera secrétaire de la section locale de la CFDT de Carcassonne. Je pense qu’il n’est pas pour rien dans mon engagement à gauche. Lui, né en 1936, moi en 1968. Mais mon père, Pierre Jeuland, n’adhèrera jamais au Parti socialiste.

L’Aude, si elle a compté Léon Blum parmi ses députés, n’est pas une terre de la deuxième gauche. Les rocardiens y sont très minoritaires. Le département qui a voté le plus Mitterrand en 1981 est fidèle à l’homme de Jarnac, choisissant plus tard Fabius contre Lionel Jospin - le plus rocardien des mitterrandistes. Aujourd’hui, mon Midi rouge est devenu Midi brun.

Je me souviens d’un déplacement de Rocard dans l’Aude, peut-être en 1987. Nous étions peu de rocardiens et j’étais le seul jeune présent, donc assez identifiable. À chaque étape de sa visite, Michel Rocard m’a serré la main et s’est présenté à moi. Trois ou quatre fois dans la journée... Il faut dire qu’il n’avait pas vraiment la mémoire des noms et des visages.

Mitterrand n’était pas très aimé dans ma famille. Aussi, en 1988, à l’âge de vingt ans, lorsque je peux enfin voter à une élection présidentielle, je fais campagne pour Pierre Juquin, soutenu notamment par l’Alternative Rouge et Verte, émanation du PSU. Depuis, j’ai rarement varié : à de rares exceptions près, je vote pour au premier tour et contre au second. Le sort du minoritaire.

Lorsque je fonde la section locale de SOS Racisme dans mon lycée de Carcassonne en 1985, être rocardien au sein de « Touche pas à mon pote », c’est être minoritaire. Deux ans plus tard, face aux lambertistes guidés notamment par Alexis Corbière à l’UNEF-ID de la fac de lettres de Montpellier, être rocardien, c’est encore être minoritaire. Sauf que ma petite minorité agissante permet à l’autre tendance trotskiste d’être majoritaire… Quelle satisfaction ! Les JCR sont alors tellement plus drôles et moins moralistes que les petits soldats de l’AJR, représentant l’OCI (PCI, PT ou MPPT, je m’y perds).

Je serai adhérent au PS dans quatre fédérations successives : Aude, Hérault, Bas-Rhin, Paris. En gros, de 1986 à 1999. Avec l’interruption Juquin en 1988.

La première fois où j’aurais vraiment pu être majoritaire, c’est en Alsace, auprès de Catherine Trautmann et de Roland Ries. Une fédé rocardienne ! Mais c’est précisément la période où je décide de faire sécession, en 1994, avec la formidable aventure de la motion 2 du Congrès de Liévin, autour de jeunes rocardiens de Forum et de quelques jospinistes dont Vincent Peillon et Adeline Hazan. 7,9% ! Toujours minoritaires, mais un très bon résultat dans le Bas-Rhin - si quelqu’un a gardé trace du pourcentage départemental dans ses archives, je suis preneur…

Cette troupe de jeunes rocardiens devient ma bande : Christophe Clergeau, Olivier Faure, Christophe Castaner… même si je ne joue pas dans la même division. Je ne siège pas dans les instances nationales, seulement au bureau fédéral du Bas-Rhin. Je suis le cousin de province qui parfois fréquente la fameuse coloc, lors de mes passages à Paris. Se succèdent dans cette colocation de garçons, en plus de Christophe Clergeau et d’Olivier Faure : Jérôme Safar, Emmanuel Couet, Benoît Hamon, François Blouvac… Une ruche. Ils sont tous restés dans le sérail. Contrairement à eux, je n’ai pas embrassé la carrière politique. Il s’en est fallu de peu.

Affiche de campagne d'Yves Jeuland pour les élections cantonales de 1994 en Alsace
Affiche de campagne d'Yves Jeuland pour les élections cantonales de 1994 en Alsace

Alors que je suis embauché à Arte en 1992, je suis candidat socialiste deux ans plus tard aux élections cantonales dans le Bas-Rhin, à Rosheim, aux portes de Strasbourg. « Le parachuté du Mont Saint-Odile » écriront les DNA[1]. En campagne, je parviens assez vite à gommer mon accent du Languedoc. Je fais activement du porte-à-porte sur cette terre de mission pour la gauche. Nous sommes un an après les désastreuses législatives de 1993.

Je copie la couleur et la police de caractères de mon affiche sur celle d’Olivier Faure qui, lui, se présente dans le Loiret cette année-là. Sur ma profession de foi, je choisis la belle rose des socialistes européens plutôt que le logo, trop mitterrandiste à mon goût, du poing et la rose.

Grâce aux clubs Forum, j’obtiens un mot de soutien de Michel Rocard, alors Premier secrétaire, que je reproduis sur mes documents électoraux. Pas peu fier. Je fais deux réunions publiques dans le canton. L’une avec Catherine Trautmann, l’autre avec le Professeur Léon Schwartzenberg, alors député au Parlement européen. Je mesure aujourd’hui la chance d’avoir eu ces soutiens alors que je mène un combat perdu d’avance.

C’est lors de ces cantonales que je me lie avec l’alsacien Yann Wehrling, militant chez les Jeunes Verts, également candidat dans un canton de Strasbourg. Yann fera en sorte que les écologistes ne présentent pas de candidat face à moi. Il m’apportera son soutien dans l’entre deux tours et sera à mes côtés dans les porte-à-porte. Yann est resté un ami proche, en dépit de son évolution politique personnelle.

J’adore faire campagne et à ma grande surprise, je suis le seul candidat de gauche présent au second tour de tout le département du Bas-Rhin, en dehors bien sûr de la ville de Strasbourg. Olivier, dans le Loiret, fait mieux que moi au premier tour, mais il n’accède pas au second, car il arrive derrière le candidat communiste.

Au second tour, je réunis 40% des voix ! Fier… et soulagé. Honnêtement, je ne me voyais pas élu conseiller général du canton de Rosheim, d’autant que je quitterai l’Alsace l’année suivante.

Je déménage de Strasbourg pour Paris et ses grands boulevards en 1995. À Strasbourg, j’étais salarié d’Arte. À Paris, je cherche du boulot. L’audiovisuel m’attire mais mes contacts sont autant dans la politique. Tony Dreyfus, rocardien canal historique, vient d’être élu maire du 10e arrondissement de la capitale. Christophe Castaner est son directeur de cabinet. Il a besoin de quelqu’un pour s’occuper de la communication et des relations presse du Maire. Ce sera moi.

Sous Tiberi, les mairies d’arrondissement de gauche ne disposent d’aucun budget. Le cabinet du Maire du 10e (90.000 habitants) se limite à deux personnes et demie : un directeur de cabinet, un chef de cabinet et moi, à mi-temps. Je suis payé au lance-pierre. Je trouve un autre mi-temps comme assistant d’émission à France inter. Tout aussi mal payé mais je suis amoureux et heureux, navigant entre la belle Mairie du 10e le matin et la Maison de la radio, l’après-midi. J’ai 27 ans et j’hésite un ou deux ans entre politique et audiovisuel, jusqu’à ce que je réalise mon premier film documentaire, en 1997. Fin de l’histoire.

Que sont mes amis devenus ? Olivier est la tête du PS. Casta a un temps dirigé En Marche, mouvement aux initiales d’Emmanuel Macron. Benoît, candidat socialiste à la présidentielle en 2017, a fondé Générations. Ces trois camarades d’antan, qui avaient comme moi vingt ans à la fin des années 1980, sont aujourd’hui dans trois mouvements politiques concurrents. Je crois bien qu’ils ne se parlent plus. Christophe, pour lequel je garde malgré tout de l’affection, a été ministre de l’Intérieur et s’est éloigné durablement de la gauche.

Ces trois-là représentaient-ils alors déjà, à l’âge de vingt ans, trois nuances du rocardisme ? Benoît, héritier d’un PSU autogestionnaire un brin romantique ? Christophe, partisan d’une gauche centriste et réaliste ? Olivier lorgnant davantage vers un modèle scandinave de socialisme démocratique ? Peut-être.

Il y avait aussi à l’époque des jeunes qui n’avaient choisi Rocard que parce qu’ils pensaient qu’il était alors le mieux placé pour l’Elysée. Pas pour ses convictions deuxième gauche. Il fallait être dans la bonne écurie.

J’ai toujours situé Michel Rocard à la gauche du PS, la droite étant incarnée à mes yeux par Jean-Pierre Chevènement et son ordre juste, si cher à Ségolène Royal. Ma gauche reste libérale et libertaire, opposée aux bolchos bonapartistes. Les Lilis contre les Bobos.

J’ai eu la chance de filmer beaucoup d’hommes et de femmes politiques dans ma vie. Et j’ai pu militer auprès de certains (Catherine Trautmann, Tony Dreyfus). Mais je n’ai jamais échangé plus de deux phrases avec Michel Rocard, ni comme militant, ni comme réalisateur. Je ne l’ai jamais interviewé. Je n’ai fait que le croiser. Un regret. Mais je suis resté rocardien.

Yves JEULAND

(Réalisateur de nombreux documentaires sur la politique ou des artistes comme Gabin, Montand ou Piccoli).

[1] DNA : Dernières Nouvelles d’Alsace, le principal quotidien régional.

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