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Fondation Jean Jaurès
Meeting de Rennes de Lionel Jospin, discours de Michel Rocard - 1995
Type de document
Date
Fonds
Durée
00:16:02
Thème(s) - Rocard
Description

Captation du premier grand meeting de Lionel Jospin, candidat socialiste à l'élection présidentielle, à Rennes. Discours de Michel Rocard, député européen.

Transcription

[Transcription générée par logiciel. Seul le discours prononcé dans le document d’archives fait foi]

C'est bien la Bretagne fidèle au rendez-vous.

Et tout ça, quand même, on peut le dire, ce n'est pas mal de cabinets téléphoniques. J'en avais, dans un mois et deux jours, le premier tour.

Dans un mois et deux jours seront connus les finalistes du second tour et Lionel Jospin en sera.

Il en sera parce qu'il faut qu'il en soit. Il en sera parce que la gauche ne peut pas en être absente, parce que l'espérance ne peut pas en être bannie. À droite, Édouard Balladur et Jacques Chirac poursuivent leur amitié de trente ans, je vais vous le dire, leur lutte fratricide. Quel que soit celui qui, à un moment, occupe le devant de la scène des sondages, c'est toujours le même spectacle qu'ils offrent sur le théâtre de leurs ambitions individuelles.

Entendez-vous ? Ayez l'ouïe fine : au second plan, le grincement incessant des girouettes.

Remarquez-vous, en matière de mode dans les costumes, combien la mode de printemps est aux vestes réversibles ?

Il faut avouer que c'est dur, quand même. Pensez un peu : celle qui devait à Chirac le peu qu'il est devenu s'est jetée dans les bras de Balladur, triomphant des sondages avant, à peine penaud, de revenir avec autant de bruit que de précipitation à ses premières amours pour se faire pardonner leurs écarts de conduite. Ils sont prêts, en plus, à se gaver de têtes de veau.

Vous avez vu ça ? Et à manger des pommes, et des pommes sans les éplucher, et même avec la queue, les pépins.

Mais pensez à eux avec un peu de commisération. Ils espèrent seulement qu'aucun nouveau retournement des sondages ne va les obliger à interrompre ce régime-là pour retrouver une cure de camomille et de gâteaux secs.

Il y a là, pour dire le vrai, quelque chose d'indigne et de pathétique dans ces retournements qui fait, vous venez d'en donner, vous le donnez par votre nombre et par votre enthousiasme, un contraste saisissant avec la cohésion des socialistes qui, par-delà les querelles qui ont pu les opposer — je sais dans quelle ville je parle, les socialistes sont experts —

Ce sont des hommes et des femmes de conviction. Et sur les convictions, on ne transige jamais, on les affirme. Mais nous, on a un talent particulier. Quand ça barde et quand nos désaccords peuvent donner une chance à l'adversaire, alors il n'y a plus de désaccords. Et c'est la fin de cette histoire. Bravo à vous tous.

Tous les socialistes sont derrière leur candidat et, si nous le soutenons tous, c'est évidemment par amitié, par estime, par solidarité. Tu sais tout cela, Lionel. Mais bien plus encore que l'amitié, l'estime et la solidarité, si nous soutenons tous Jospin, c'est aussi, et plus simplement, par conviction ; par conviction que l'avenir de la France passe par les valeurs de la gauche, par conviction que la justice passe par la mise en œuvre d'une politique sociale-démocrate et européenne, par conviction que la victoire de la droite ne ferait qu'aggraver les difficultés et les injustices.

Oui, Édouard Balladur, tout ce qu'il offre comme perspective aux Français, c'est, si tout marche bien — et ce « si tout marche bien » pèse lourd, parce que ça ne marche pas si bien — de réduire le nombre des chômeurs de 200 000 par an. Faites le calcul : à ce rythme, pour près de trois millions et demi de chômeurs, il faudrait dix-sept ans minimum pour régler le problème.

Et encore, à condition que ce soient dix-sept ans de croissance continue et acceptable. Est-ce satisfaisant ? N'est-il pas temps de changer de braquet ? Partout progresse l'idée de réduction du temps de travail. Et il y en a, dans cette campagne, un seul à la reprendre fermement, avec en plus les modalités d'explication, d'application à cette idée.

L'Allemagne vient de faire un grand pas. La Belgique y travaille activement, déjà dans sa fonction publique. La Scandinavie a commencé depuis un certain temps. Faudra-t-il donc, mes amis, comme d'habitude, que des idées nées en France aient fait leurs preuves ailleurs pour qu'on en finisse avec un retard inutile et nuisible à les mettre en œuvre chez nous ?

Absurde.

Mais il faudrait, pour faire le nécessaire, un dynamisme dont le Premier ministre actuel s'est montré bien incapable. Pendant un moment, il est parvenu à faire passer pour de la sagesse ce qui n'était que de la léthargie, à faire passer pour de la prudence ce qui n'était que de l'inertie, à faire passer pour de l'intelligence ses reculs quand les plus réactionnaires des idées qu'il avançait rencontraient une légitime colère.

Souvenez-vous de la loi Falloux ou du SMIC-jeunes. Bref, à faire passer pour des lanternes ce qui n'était que des vessies.

Ces équivoques-là n'ont qu'un temps. Ce temps est révolu. Les Français l'ont compris, le sentent et le montreront d'une manière qui sera sans appel. Convenons-en, on peut se le dire entre nous, peut-être pas tout de suite : le dynamisme à droite, c'est du côté de Jacques Chirac qu'il se trouve. Je regrette de lui faire de la pub, mais c'est quand même vrai.

Ça a un côté dynamique. Il n'y a rien à dire, rien à redire, et on peut lui en rendre hommage. Jacques Chirac est dynamique, très dynamique, tellement dynamique même que, du coup, il n'a pas toujours le temps de penser à ce qu'il dit.

Comment ?

Comment ? Jacques Chirac a des qualités certaines comme homme politique. Ses qualités sont plus incertaines. Car enfin, songez : qui oserait, étant énarque, issu de la Cour des comptes et surtout politiquement né dans les cabinets ministériels plutôt qu'en collant des affiches, qui donc, avec ces caractéristiques, oserait dénoncer la présence des technocrates, énarques, membres de la Cour des comptes nés dans les cabinets ministériels ?

Jacques Chirac, lui, ça ne le gêne pas. Vous l'avez entendu comme moi.

Certes, il y a des technocrates, et heureusement, car ils font leur métier, et un métier utile ; car lorsqu'ils prennent trop de place, c'est uniquement parce que les politiques n'ont pas exercé les responsabilités qui sont les leurs.

Des technocrates, croyez-moi, j'en ai trouvé sur mon chemin lorsque j'ai par exemple créé le revenu minimum d'insertion ou la difficile contribution sociale généralisée. La justice dans l'impôt : tous n'étaient pas d'accord, loin s'en faut, mais tous ont dû suivre parce qu'il y avait une vraie volonté politique et qu'elle n'était pas changeante. Qui oserait dénoncer le sort des plus défavorisés après avoir été le Premier ministre qui avait supprimé l'impôt sur les grandes fortunes ?

Après avoir été le maire de Paris qui, en dix-huit ans de mandat, a systématiquement exilé vers les banlieues tous ceux qui n'avaient pas les moyens matériels de vivre dans la capitale.

J'ai été longtemps maire en banlieue parisienne, pas si loin de Paris. Vous n'imaginez pas les tracas des conseils généraux et des maires de la couronne pour réparer les pots cassés de l'absence de politique sociale parisienne, ou plutôt de la politique sociale antisociale, parfaitement réactionnaire, du maire de Paris. Et ça ne l'a pas empêché de prendre feu pour les SDF.

Jacques Chirac, lui, n'a pas ces pudeurs. Maintenant, il promet tout à tout le monde et pour tout de suite. C'en est même surprenant. Il est vrai qu'il a eu un jour une boutade en privé : il a été rapporté qu'il est de ceux qui pensent que les promesses n'engagent que ceux qui les reçoivent. À longueur de colonnes, d'articles savants et de portraits plus ou moins complaisants, on nous explique, mes amis, que Jacques Chirac a changé.

Moi, j'ai envie de dire : encore.

Jacques Chirac a changé. La belle affaire. Il a toujours passé son temps à ça. Tantôt c'est le travaillisme à la française — vous vous en souvenez sûrement, notamment dans cette terre bretonne, ce mot-là avait fait un peu image, qui correspondait mieux à votre tradition qu'à celle, mettons, du Nord-Pas-de-Calais, par exemple — tantôt donc c'est le travaillisme à la française, tantôt c'est l'ultralibéralisme, tantôt c'est l'appel de Cochin, le pays vendu par on ne sait quel suppôt de l'étranger.

Et tantôt, ces temps-ci, les protestations de bonne foi européenne. Il n'y a, reconnaissons-le, qu'un aspect sur lequel il n'a jamais changé : c'est toujours quand il n'est pas lui-même au pouvoir qu'il est saisi de compassion pour les défavorisés. Mais maintenant, il suffit de se souvenir. Car le pouvoir chiraquien, après tout, on l'a déjà vu deux fois.

Il suffit qu'il retrouve le pouvoir à Paris ou en France, et l'on revoit aussitôt à l'œuvre une politique de droite bien vraie, bien nette, bien brutale. Alors qu'on cesse de nous rebattre les oreilles avec le nouveau Chirac ; le nouveau Chirac, c'est le Chirac de toujours, versatile et changeant dans les discours, constant et résolument de droite dans les actes.

Et voilà pourquoi la France ne peut pas se permettre le luxe d'élire à sa tête, et pour sept ans — puisqu'il en veut pour sept ans, lui ; bravo Lionel d'avoir choisi le quinquennat —

Voilà pourquoi la France ne peut pas se permettre le luxe d'élire à sa tête, et pour sept ans, Chirac ou Balladur, qui ne sont différents que comme le marteau et l'enclume, et encore en alternant les rôles, mais qui, l'un comme l'autre, sont les instruments d'une politique qui tourne le dos à la famille. Et j'ai surtout envie de dire qu'entre les atermoiements d'un Balladur, qui a déjà osé trois ou quatre grandes tentatives politiques comme Premier ministre pour les retirer immédiatement, et Chirac, dont l'imprévisibilité est totale, dont le député européen que je suis peut vous dire à quel point il inquiète même ses amis politiques des autres pays d'Europe, car personne ne sait où il va aller.

J'ai envie de vous dire à tous qu'avec Lionel Jospin, non seulement on choisit la clarté, non seulement on choisit la précision, mais on choisit aussi la sécurité. Lionel Jospin, c'est la police d'assurance de la France.

Voilà pourquoi tous et chacun, nous devons, dans les trente-trois jours qui nous restent, faire campagne auprès de nos proches, de nos amis, de nos relations, pour leur montrer où est le choix juste. Nous ne manquons pas d'arguments pour cela. Et si ce soir, contrairement à d'habitude dans cette salle même, je tenais des propos plus roboratifs, plus théoriques — on m'avait accusé de propos pédagogiques, ce soir ce n'est pas mon travail —

Si je n'ai pas développé les propositions, c'est parce que Lionel Jospin le fera lui-même dans un instant, devant vous et pour vous. La campagne aborde sa dernière ligne droite, claire pour nous, tortueuse pour nos adversaires. Je forme le vœu, en ce premier jour du printemps, que cette campagne fasse refleurir nos espérances. Et, mes amis, cela ne dépend que de nous.

Merci.

 

Personne
Organisme
Lieu(x)
  • Rennes
Format original
Betacam SP
Remarques
Document numérisé dans le cadre d’une convention de partenariat entre la Fondation Jean-Jaurès et l’INA.
Mots clés
Adresse de conservation
Fondation Jean-Jaurès, 12 cité Malesherbes, 75009 Paris
Identifiant Ark
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