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Quand le professeur Yves Rocard racontait sa résistance...

Une analyse de Guillaume Pollack

Le 23 février 1946, Yves Rocard (1903-1992) est interrogé par Jeanne Patrimonio, enquêtrice de la Commission d’Histoire de l’Occupation et de la Libération de la France (CHOLF). Cette institution, placée sous la tutelle du ministère de l’Éducation nationale, a été créée en octobre 1944. Elle répondait à un besoin immédiat de collecter les témoignages d’anciens résistants et résistantes quoique le territoire ne soit pas encore totalement libéré. L’objectif n’est pas, encore, d’écrire l’histoire de la résistance dont personne n’est en mesure de dresser un portrait général, mais de rassembler, sur papier, le souvenir héroïque de la lutte clandestine à des fins patrimoniales et mémorielles. Ces témoignages, aujourd’hui conservés dans la sous-série 72AJ des Archives nationales, sont au cœur des travaux de l’ANR Témoins 1939-1945 qui s’inscrit dans le prolongement de l’Equipex Matrice[1].

Un témoignage subjectif et sensible

Le témoignage d’Yves Rocard est un des 3500 documents du même type, aujourd’hui à disposition du chercheur. Il a été recueilli en 1946 et est classé dans la sous-série relative à la Résistance intérieure disponible en ligne sur le site des Archives nationales[2]. Remarquons qu’il s’agit d’un témoignage tapuscrit. L’enquêtrice, Jeanne Patrimonio, a transcrit, à partir de ses propres notes, les propos d’Yves Rocard. Nous n’avons pas de trace d’un quelconque enregistrement audio de l’entretien, qui se déroule au 120 rue d’Assas à Paris dans l’actuel Ve arrondissement, à l’heure où le magnétophone n’est pas encore un outil mobilisable. On ignore si le témoignage a été relu ainsi que la situation d’entretien précise (heure de la journée, personnes présentes, disposition de l’enquêtrice et de l’enquêteur, préparation ou non de l’entretien). Le document fait 29 pages, ce qui le place dans la moyenne haute : les témoignages faisant en moyenne entre cinq et dix pages. Il n’existe aucune note manuscrite apposée sur le document, ce qui semble indiquer qu’Yves Rocard n’a pas relu son témoignage, contrairement à quelques-uns de ses homologues interrogés par la CHOLF.

Yves Rocard témoigne dans le cadre de son engagement dans la Résistance, dans diverses organisations en relation avec la France libre. Ce document n’offre, toutefois, aucune possibilité de montée en généralité. Yves Rocard parle de ce qu’il a vu et de ce qu’il a vécu sous l’Occupation. Autrement dit, son propos doit être analysé pour ce qu’il est : le récit d’une expérience sensible et nécessairement subjective de la lutte clandestine, à resituer dans le contexte de l’élaboration de la première mémoire de la résistance après la Libération.

Voir la défaite

Yves Rocard est à Paris au moment de la défaite en juin 1940, au titre de requis civil pour le ministère de l’Armement. Son témoignage n’aborde pas frontalement la question de la violence des combats, ni l’Exode. Il affirme avoir voulu partir à Londres mais en avoir été empêché, selon lui, par une arrivée tardive à Bordeaux, où se replie le gouvernement après un passage à Tours, le 16 juin 1940. Il ne mentionne pas le départ, le 21 juin, des vingt-sept parlementaires à bord du Massilia en direction de l’Afrique du Nord. Un départ vers l’Angleterre ou les colonies était en fait encore possible, les derniers navires quittant Bordeaux le 24 juin. D’autres contraintes semblent à l’œuvre. C’est, plus sûrement, le fait qu’il soit « légitimement soucieux de l’avenir de sa famille » qui constitue le véritable frein à quitter l’Hexagone. Yves Rocard a épousé Renée Marguerite Favre. De cette union sont nés deux enfants : Michel, le 23 août 1930, et Claude le 20 janvier 1933. L’historiographie a bien noté que le profil type des premiers Français libres était celui de jeunes hommes célibataires sans attache et sans enfant[3]. Il assiste à l’entrée des troupes allemandes à Bordeaux et revient à Paris le 11 juillet 1940, le lendemain des votes des pleins pouvoirs à Philippe Pétain, dont il ne dit rien.La capitale est située en zone occupée. Alors que l’État français se reconstitue à Vichy, il rend compte de l’atmosphère de la capitale : « L’impression générale à Bordeaux était celle d’un soulagement. L’atmosphère est bien différente à Paris où les rues sont noires, les Parisiens absents, les journaux affreux ». C’est bel et bien l’image, exacte, d’une nation à la dérive qui transparait de ces quelques lignes, d’autant que les Parisiens, qui reviennent progressivement à leur domicile au cours de l’été 1940, se confrontent à la présence allemande caractérisée par l’installation des institutions visant à exercer leur contrôle sur la population. Yves Rocard subit donc la défaite d’une autre façon que les Françaises et les Français au sud de la ligne de démarcation qui ne verront pas de troupes d’occupation avant novembre 1942. D’où cette impression de méfiance généralisée dans un contexte où l’Autre peut tout aussi bien être un ami qu’un ennemi. Ce sentiment est manifeste lorsqu’Yves Rocard rend compte d’un contact précoce avec un autre Français, anonyme, venu sur ordre des Allemands s’enquérir de ses travaux de recherches sur les appareils de guidage des bombardiers, développés avant la défaite. Les Allemands cherchent à s’informer au moment où leurs bombardiers échouent à tromper le système de détection anglais dans le contexte de la bataille d’Angleterre puis du Blitz. La tension est réciproque : « Ce Français vient trouver R. Il est tout à fait inquiet, il ne sait pas à qui il a affaire, et Rocard est dans les mêmes sentiments ». Le fait est qu’Yves Rocard maintient pendant presque un an ce contact, même s’il se défend d’avoir véritablement aidé les Allemands.

Entrer en résistance

La Résistance, faut-il le rappeler, est un club privé. L’intention ne suffit pas pour y pénétrer : le recrutement s’opère sur d’autres bases, principalement la situation géographique, professionnelle ou sociale. D’où la vanité des affirmations péremptoires dénonçant les faibles effectifs de la Résistance comme le miroir d’une lâcheté généralisée de la société française. Il n’a jamais été question de recruter massivement, mais utile. Désireux de s’engager, Yves Rocard l’est certainement. Le profil socio-professionnel d’Yves Rocard ainsi que ses compétences techniques sont, cependant, les éléments à retenir pour expliquer le passage à l’acte. C’est en faveur du renseignement militaire que ces compétences sont exploitées.

À l’automne 1940, dépositaire d’un ausweis lui permettant de se rendre en zone non-occupée, obtenu par l’intermédiaire du ministère de l’Éducation nationale, il rencontre à Vichy les officiers du 2e Bureau « qu’il connait » mais dont il ne tire rien de concret. Il s’agit du SR clandestin reconstitué par des officiers de l’armée d’armistice, tel que Paul Paillole ou Louis Rivet. Contrairement à ce qu’Yves Rocard affirme dans son témoignage, ce n’est pas Pétain qui est à la manœuvre, mais des officiers camouflant leurs activités derrière des organismes très officiels chargés de la traque d’agents étrangers. C’est l’antenne lyonnaise de ce service de renseignement qui devient son interlocuteur et à qui il transmet des renseignements issus de ses contacts avec les Allemands, déjà évoqués, lesquels sont répercutés au service de renseignement britannique, le MI6.

Au printemps 1941, il entre en contact avec la Résistance intérieure par l’intermédiaire d’un ancien collègue, Jean Cavaillès (1903-1944). Ce dernier, tout en maintenant ses activités universitaires, est l’un des artisans de la fondation du mouvement Libération-Sud. Il participe à la fondation de son homonyme, en zone occupée, le mouvement Libération-Nord piloté par Christian Pineau. Début 1943, comme le rappelle très justement Yves Rocard, Jean Cavaillès se rend à Londres et en revient comme chef d’un réseau de résistance, Cohors-Asturies, rattaché aux services secrets de la France libre, le BCRA[4]. C’est, quoi qu’il en soit, Jean Cavaillès qui lui propose d’assister aux réunions clandestines du mouvement. Yves Rocard, à rebours, témoigne de son indécision : « d’une part il aime beaucoup Cavaillès, et il est très disposé à l’aider lui et ses amis, d’autre part il entend rester en contact avec son SR Vichy qui lui demande régulièrement de s’occuper de ceci ou cela ». Yves Rocard se montre peu intéressé par la dimension politique de l’engagement, à ceci près qu’il marque son détachement envers la personnalité de Pétain. Yves Rocard est-il gaulliste ? Cela est peu évident à la lecture du témoignage : « on devait travailler avec tout le monde sans se livrer à une casuistique compliquée » déclare-t-il à Jeanne Patrimonio. Ainsi, Yves Rocard, recueillant toujours des renseignements militaires et techniques, transmet ces derniers aussi indifféremment au SR Vichy qu’à Jean Cavaillès. Il est également contacté par des agents du MI6, désireux d’exploiter ses compétences en radio pour améliorer la sécurité de leurs opérateurs et des émissions clandestines, en pure perte d’ailleurs. C’est dans ce cadre qu’il se fait arrêter une première fois en novembre 1942 par la police de Vichy, quelques jours avant l’invasion de la zone non-occupée à la suite du débarquement en Afrique du Nord (8 novembre 1942). Notons que le rôle de cette dernière est ainsi résumé par lui-même : « On savait que la police de Vichy était dure pour les communistes, qu’elle était dure avec les Juifs par excès de zèle (sic), mais qu’elle était pleine de tendresse pour les gaullistes ». La petite phrase (la seule du témoignage) au sujet de la persécution antisémite mise en œuvre par Vichy et l’occupant étonne. Quant à la mansuétude de la police de Vichy envers les gaullistes, les premiers agents du BCRA arrêtés en zone non-occupée ne sont sûrement pas de cet avis.

Quoi qu’il en soit, l’une des missions principales d’Yves Rocard s’opère dans le cadre du réseau Cohors. Il s’agit de la mission Ramier, qui a pour objectif « d’inspecter de mystérieuses installations allemandes qui s’étaient récemment montées sur différents points des côtes ». Les Anglais, ne disposant que de photographies aériennes, souhaitaient avoir davantage d’informations dans le contexte où d’autres renseignements leur parviennent sur des « armes secrètes » allemandes. Il enquête notamment en zone rattachée, à Boulogne-sur-Mer où la présence allemande est très forte mais la complicité de la population acquise : « Il se munit d’une lunette de grossissement 32. Son examen n’est pas aisé. Il doit prendre des risques et faire ses observations, caché dans une haie qui le dissimule aux yeux des Allemands, mais le laisse en vue d’un tas de Français ». Il comprend qu’il s’agit d’appareils permettant d’indiquer la position et la distance de tout avion ou bateau se trouvant dans des limites de portée. Ces appareils permettaient, par exemple, d’anticiper l’arrivée des bombardiers alliés en route pour l’Allemagne dans le cadre de la campagne de bombardements qui s’y développent alors.

La route de Londres

Le départ d’Yves Rocard pour Londres en septembre 1943 est favorisé, premièrement, par l’appui de Jean Cavaillès, qui comprend l’opportunité d’avoir un « ambassadeur » de son réseau à Londres dans le contexte des tensions entre lui-même et le comité directeur de Libération-Nord. Deuxièmement, les différents services alliés ont mis en place, dès 1942, des services techniques spécialisés dans les liaisons aériennes clandestines entre la France et l’Angleterre. Il y parvient donc en septembre 1943 et découvre les affrontements entre gaullistes et britanniques. Cependant, l’image d’une France libre entièrement dans la main des Anglais qu’il propose dans son témoignage est à nuancer. Certes, la France libre dépend, financièrement du moins, des Britanniques. Inversement, les relations entre de Gaulle et son équipe, ou plus largement entre De Gaulle et les Alliés à la même période, sont notoirement exécrables. Cependant, la France libre s’attache à défendre sa souveraineté et son autorité contre vents et marées et y parvient en grande partie. Yves Rocard devait rester un mois afin de mettre ses compétences techniques en radio au service des Alliés, et il rencontre de fait les représentants du MI6 et du SOE. De manière générale, le témoignage renvoie, dans sa globalité, au sentiment qu’Yves Rocard se montra dubitatif envers les services du général de Gaulle dont il cherche à se détacher rapidement. L’effondrement du réseau Cohors à l’automne 1943, suite à l’arrestation de Jean Cavaillès et sa probable mise sous filature, précipite l’identification d’Yves Rocard par les services allemands : « les Anglais refusent alors de le laisser partir ». De fait, il est à noter que, pendant ce temps-là en France, le jeune Michel Rocard échappe de peu à l’arrestation, envoyé par sa mère chez des voisins pour dissimuler le carnet d’adresses qu’Yves Rocard tenait au sujet de ses contacts. La police allemande, ne trouvant rien, se retire.

Yves Rocard est envoyé le 27 octobre 1943 à Alger où « il retrouve son SR Vichy », c’est-à-dire, à ce moment-là, les services de renseignement du général Giraud, rival de De Gaulle, qu’il rejoint. Il est renvoyé à Londres le 24 décembre 1943 où il échappe de peu à la mort au cours d’un bombardement. Il travaille, essentiellement, dans le domaine de la construction d’une liaison radio entre la France occupée et la Corse, département tout juste libéré. Le 17 septembre 1944, il est de retour à Cherbourg.

Conclusion

Le témoignage d’Yves Rocard recueilli par Jeanne Patrimonio doit être analysé pour ce qu’il est : un document subjectif et passionné, ce qui n’annihile nullement son intérêt.

Recueilli en 1946, il est le miroir des cristallisations et des tensions déjà à l’œuvre dans le cadre de la construction de la mémoire de la lutte clandestine, ainsi que de celle de la France libre. Charles de Gaulle a démissionné un mois auparavant le recueil de ce témoignage. Ce dernier porte la marque des tensions nées de la guerre clandestine, notamment entre gaullistes et giraudistes mais aussi à l’intérieur même de l’armée des ombres. Il est, certes, la narration d’un itinéraire personnel qui croise plusieurs acteurs connus de la Résistance : Jean Moulin, les époux Aubrac, Jean Cavaillès, sont ainsi nommément cités. Il nous permet d’apprécier les stratégies mises en œuvre par un non-professionnel pour recueillir des renseignements militaires. Yves Rocard usant, d’abord, de ses compétentes professionnelles et de sa débrouillardise pour remplir sa mission. Dès la libération, deux mémoires se seraient opposées : les gaullistes et les communistes. Ce témoignage complexifie notre analyse de la situation, Yves Rocard prenant ses distances avec les premiers et invisibilisant pratiquement les seconds, au profit du SR clandestin de Vichy puis des services secrets de Giraud, dont l’histoire reste à faire.

Le témoignage d’Yves Rocard, par la richesse de son contenu, est une double invitation. Premièrement, à écrire une histoire de la Résistance moins institutionnelle et plus centrée sur ses actrices et ses acteurs. Secondement, à poursuivre l’écriture de l’histoire de la lutte clandestine dont l’essentiel reste, en réalité, encore à écrire.

Guillaume POLLACK

Postdoctorant/Co-chef de projet ANR Témoins 1939-1945 (Paris 1-CNRS)

Chercheur partenaire (UMR SIRICE 8138, Paris 1-CNRS)

[1]      L’Équipement d’excellence Matrice (2011-2025) est une coopération entre vingt-quatre partenaires, coordonné par l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et placé sous la responsabilité scientifique de Denis Peschanski. L’ANR « Témoins 39-45 » (Contrat ANR-23-SSRP-0014-01) est un prolongement de l’Equipex Matrice. C’est un programme de recherche en sciences participatives sous la double coordination académique et civile de Denis Peschanski et Thierry Berkover, président des Amis de la FMD (AFMD). Carine Klein-Peschanski et Guillaume Pollack, agrégé d’histoire-géographie, post-doctorant, en sont co-chefs de projet.

[2]    AN, 72AJ/35-89. Pour le témoignage d’Yves Rocard, voir AN, 72AJ/44/II pièce 7. L’ensemble des citations figurant dans ce propos proviennent de ce document.

[3]    Jean-François Muracciole, Les Français libres. L’autre résistance, Paris, Tallandier, 2014.

[4]    Alya Aglan, Jean-Pierre Azéma (dir.), Jean Cavaillès résistant, Paris, Albin Michel, 2024.

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