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Jean Poperen et Michel Rocard : les meilleurs ennemis ?

Jean Poperen et Michel Rocard au congrès de Metz (1979)
Jean Poperen et Michel Rocard au congrès de Metz (1979)

On s'étonnera peut-être de nous voir consacrer un article aux relations entre Jean Poperen et Michel Rocard : contrairement à ce que peut laisser penser ce moment de complicité au congrès de Metz en 1979, les deux hommes se sont longuement et durablement opposés, avant de se retrouver sur le tard.

Leur opposition a été constante au PSU, puis au PS des années 1970. Jean Poperen se veut même d'une certaine façon l'anti-Rocard.

Sociologiquement, tout les oppose. Michel Rocard est issu de la bourgeoisie protestante parisienne, alors que Jean Poperen vient d'un milieu plus modeste, d'origine ouvrière et d'influence anarchiste. Alors que Rocard a toujours nourri une méfiance à l'égard du communisme, Jean Poperen adhère au PCF dès l'après-guerre, tout comme son frère Claude qui en restera un dirigeant jusqu'à la fin des années 1980. Franc maçon, Jean Poperen est partisan d'une laïcité fermée, alors que Michel Rocard, élevé dans le protestantisme, s'est toujours montré ouvert à un dialogue entre socialistes et chrétiens.

Jean Poperen rompt avec le PCF en 1956, suite au rapport Khrouchtchev dénonçant les crimes de Staline, ainsi que l'invasion de la Hongrie par l'armée rouge. Jean Poperen entre alors en dissidence au sein du groupe "Tribune du communisme". C'est alors que Rocard, qui vient lui aussi de faire sécession, mais de la SFIO, et lui se retrouvent au sein du PSU en 1960, rapprochés un court moment par le combat anticolonialiste, contre la guerre d'Algérie. Mais assez rapidement, Michel Rocard et Jean Poperen vont se situer dans deux tendances antagonistes au sein du PSU. Alors que la majorité du PSU, avec Gilles Martinet et des théoriciens comme Serge Mallet et Pierre Belleville, cherche à s'adresser à la "nouvelle classe ouvrière" et aux "couches nouvelles", Jean Poperen se présente comme le porte parole du "courant unitaire de lutte des classes" et n'a pas alors de mots assez durs contre ce "modernisme".

La première rupture se fait en 1967 sur la question de l'autonomie du PSU, défendue par Michel Rocard qui en devient le secrétaire national, alors que Jean Poperen prône le regroupement avec la FGDS, au nom de l'unité de la gauche, et est exclu du PSU après l'avoir qualifié de "secte". Il crée alors un club : l'Union des groupes et clubs socialistes (UGCS), qui intègre la FGDS en 1968. L'UGCS se fond ensuite dans le "nouveau Parti socialiste" au congrès d'Issy-les-Moulineaux en 1969, avec notamment l'UCRG d'Alain Savary, un autre ancien du PSU.

Jean Poperen, Charles Hernu et Michel Rocard au congrès de Metz (1979)
Jean Poperen, Charles Hernu et Michel Rocard au congrès de Metz (1979)

Au congrès d'Epinay, en 1971, Jean Poperen fait le choix de déposer sa propre motion, qui obtient 12% des voix. Mais il soutient ensuite Alain Savary et Guy Mollet, plutôt que l'alliance Mitterrand-Mauroy-Defferre qu'il juge trop centriste et peu sincère. Les "poperenistes" vont se structurer au cours des années 1970, en déposant régluièrement des motions lors des congrès, comme en 1973 où elle recueille 5 % des voix, mais aussi par leur bulletin Synthèse-Flash, dirigé par Colette Audry. Rallié à la motion majoritaire de François Mitterrand au congrès de Pau, Jean Poperen est chargé du secteur propagande-communication. Alors qu'il n'incarne pas forcément la modernité et la sympathie à l'égard des nouvelles techniques de communication, il va favoriser une profonde modernisation du parti dans ce domaine.

L'opposition entre Michel Rocard et Jean Poperen qui s'était structurée au sein du PSU se prolonge au sein du PS. Les "poperenistes" critiquent vivement les rocardiens qu'ils considèrent comme anti-unitaires et qu'ils qualifient, comme le CERES, de "gauche américaine". Jean Poperen, devenu député du Rhône en 1973, invente même le sobriquet "Rocard'Estaing" pour dénoncer le prétendu centrisme du maire de Conflans-Sainte-Honorine. Cela l'amène à soutenir François Mitterrand contre Michel Rocard au Congrès de Metz. Il est dès lors chargé du secrétariat national à la coordination, poste particulièrement crucial.

Contrairement à Michel Rocard, il n'accède pas au gouvernement en 1981, mais devient le n° 2 du PS, derrière Lionel Jospin. La nature des relations avec Michel Rocard devient donc différente. Paradoxalement, c'est aussi le moment où semble s'esquisser un rapprochement intellectuel, quand à l'occasion du congrès de Valence en 1981, Jean Poperen défend le principe du "compromis social", comme méthode pour concilier la volonté populaire de transformation sociale avec la nécessité de préserver la stabilité économique. En 1987, au congrès de Lille, il fait entendre sa protestation contre le fonctionnement interne du Parti, ce qui lui vaut de perdre son rôle de numéro 2.

Jean Poperen retrouve Michel Rocard comme ministre des relations avec le Parlement de ce dernier en 1988. Michel Rocard s'attribue l'idée de le nommer, ce qui peut étonner, étant donné leur passif. Mais à l'expérience, Jean Poperen va se révéler un homme d'Etat, capable de mettre de côté les différends anciens avec son chef de gouvernement pour consacrer tous ses efforts dans la recherche de "majorités stéréo". Contrairement à beaucoup d'autres, Jean Poperen ne cherche pas à court-circuiter le Premier ministre en s'adressant directement au président de la République. Lors de la Guerre du Golfe, il ne rejoint pas la dissidence de Jean-Pierre Chevènement. Cela ne l'empêche pas de faire entendre sa voix toujours affirmée, notamment sur l'affaire des foulards de Creil où il aurait voulu une position plus ferme, ou encore la politique salariale trop austère selon lui. En 1989, il obtient même le prix de l'humour politique avec une phrase critique à l'égard de la politique "d'ouverture" menée depuis 1988 : "On a tellement ouvert que nos électeurs sont sortis". La bonne entente avec Michel Rocard est aussi rendue possible par le progressif recentrage de Jean Poperen. Incarnation de l'aile gauche du PS pendant longtemps, il théorise dans les années 1980 le "nouveau contrat social" qui doit chercher des compromis en faveur des salariés. Cette approche s'avère plus compatible avec le dialogue social théorisé de longue date par les rocardiens.

Au Congrès de Rennes, il aspire à prendre la direction du parti, incarnant à ses yeux une synthèse possible entre l'aile rocardienne et une aile mitterrandiste en pleine explosion. Mais avec 7,5% il n'est pas en mesure d'y parvenir. Jean-Marc Ayrault, son "dauphin" au sein du courant, prend alors ses distances. Les poperenistes n'arrivent pas non plus à s'entendre avec la Gauche socialiste de Jean-Luc Mélenchon et Julien Dray, Jean Poperen refusera même une fusion en 1995. Sa bonne relation avec Michel Rocard au sein du gouvernement ne l'empêche pas d'être très critique de la motion majoritaire du congrès de Bourget présentée par Michel Rocard devenu Premier secrétaire du PS – "Refonder" –, qu'il qualifie de "social-libérale" et présente sa propre motion – "Face aux grands défis : une volonté à gauche" – qui obtient 11%. Il soutient ensuite la prise de pouvoir d'Henri Emmanuelli au sein du PS en juillet 1994. Sa mort en 1997 laisse son courant orphelin, qui se dissout peu à peu dans celui d'Henri Emmanuelli. Visiblement ému, Michel Rocard participe à l'hommage qui lui est rendu au siège du PS en septembre 1997. Il signe également un texte touchant dans Le Nouvel Observateur intitulé : "celui qui ne lâchait pas" :

Pierre Mauroy, Alain Claeys, Michel Rocard, Jean-Pierre Sueur et Claude Bartolone lors d'un hommage à Jean Poperen au siège du PS en 1997
Pierre Mauroy, Alain Claeys, Michel Rocard, Jean-Pierre Sueur et Claude Bartolone lors d'un hommage à Jean Poperen au siège du PS en 1997

"Jean Poperen est mort. Personne n'est indestructible. Lui pourtant le paraissait. J'ai vu peu d'hommes donner aussi peu l'impression de vieillir. Je l'ai connu au printemps 1960 à l'occasion du congrès du Parti socialiste unifié. Trois dirigeants disaient, chacun pour son organisation, les raisons et les perspectives qui les amenaient à fusionner pour créer ce nouveau parti. Edouard Depreux parla pour le Parti socialiste autonome, Gilles Martinet pour l'Union de la gauche socialiste, et Jean Poperen pour Tribune du Communisme. Son organisation était la plus petite, peu de gens la connaissaient. Il fut le meilleur et dévoila, ce jour-là, tous les talents qu'il devait confirmer pendant bien des années. Ampleur de l'analyse, courage des propositions, sens des formules, humour aussi, cinglant parfois, tout y était.

Nous sommes très vite entrés en relation, et je devins son collaborateur au service de formation du tout jeune parti. Nos routes n'ont cessé de s'entrelacer depuis, soit trente-sept ans. Elles connurent bien des antagonismes, et des retours en alliance et en amitié. Jean avait fait le tour des impuissances de la gauche des années 50, SFIO, PC. C'est même largement pour cela qu'il avait quitté le Parti communiste. Mais son attachement restait indéfectible à l'enracinement populaire de la gauche, à sa culture, aux formes de pensée qu'elle avait façonnées. Complice des rénovateurs multiformes que nous étions tous, il multipliait les mises en garde contre toute audace de pensée, de réflexion, de position qui lui apparaissait devoir complique la nécessaire convergence et l'Union. Et cet homme qui, en privé, était vif, gai, charmant, amical, savait se battre et se battait bien. Je l'ai même soupçonné d'aimer cela.

Lorsque le PSU décida de ne pas rallier la Fédération de la Gauche, il choisit le combat interne et le fit sans faiblesse. Mais il ne pouvait gagner. Il rejoignit le Nouveau Parti socialiste avec Alain Savary. Il fut donc l'un des membres fondateurs du Parti socialiste. Après l'avoir initialement combattu, il se rallia à François Mitterrand. Ce dernier s'amusait de notre "hostilité", en fait de la méfiance de Jean à l'endroit de ce que d'autres, plus tard, appelleraient la deuxième gauche.

C'est pourtant moi qui ai proposé à François Mitterrand, qui n'y avait pas songé et en a souri, de faire de Jean Poperen mon ministre des Relations avec le Parlement. Mon intuition était juste. Jean montra là des talents de diplomate et de conciliateur qu'on lui connaissait peu. Il fut un bon ministre. La gauche perd un grand gardien de ses convictions fondatrices qui fut aussi un bon serviteur de sa cause."

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