Jospin-Rocard : deux parcours parallèles qui se sont rencontrés
D’abord, ils avaient en commun une éthique, structurée par leur éducation protestante, articulée dans la pratique du scoutisme chez les éclaireurs unionistes (Michel Rocard y fut le chef de patrouille de Lionel Jospin), une éthique de la vérité et de la responsabilité : dire ce que l’on fait, faire ce que l’on dit.
Ensuite, l’un comme l’autre s’étaient construits politiquement dans le combat anticolonialiste, contre la guerre d’Algérie, par le syndicalisme étudiant à l’UNEF puis par l’adhésion à l’Union de la gauche socialiste (UGS) pour Lionel Jospin, au Parti socialiste autonome (PSA) pour Michel Rocard, deux formations qui allaient fusionner dans le PSU en 1960. Mais, contrairement à Michel Rocard, Lionel Jospin n’y fit qu’un bref passage.
De cette entrée en politique, tous les deux conservent une attention soutenue à la dimension internationale des enjeux politiques et sociétaux – internationalistes au moins autant qu’européens – ainsi qu’un engagement militant que les responsabilités gouvernementales n’ont jamais entamé.
Durant les décennies 60 et 70, ils suivent deux chemins parallèles. Lionel Jospin rejoint le Parti socialiste après le congrès d’Épinay, épousant pleinement la stratégie d’union de la gauche qu’incarnait François Mitterrand – ce qui représentait d’une certaine manière la traduction politique de « l’unité de la classe » chère à Pierre Lambert qu’il a côtoyé un temps certain. Michel Rocard, de son côté, convaincu que la gauche avait besoin non seulement d’union mais d’abord de renouvellement, s’évertuait à donner corps à un projet de société qui sera marqué par l’aspiration autogestionnaire.
Pragmatique, Jospin considère les Assises du socialisme comme « le parachèvement du rassemblement des socialistes » commencé à Épinay et, s’il est resté fermement aux côtés de François Mitterrand, il n’a jamais eu, à la différence d’autres chevau-légers du mitterrandisme, de mots blessants ou de critiques outrancières à l’égard de Michel Rocard et de la « deuxième gauche ».
La conquête du pouvoir est une chose, son exercice en est une autre. Devenu Premier secrétaire du PS et associé de près à l’action gouvernementale, il est particulièrement ébranlé par le « tournant » de 1983, qu’il qualifiera de « parenthèse », ouverte sans que l’on n’ait jamais su quand elle avait été refermée... Dans son livre L’invention du possible (1991), il est d’ailleurs le premier, parmi les proches de François Mitterrand, à reconnaître – témoignage de son honnêteté intellectuelle – qu’« à considérer la politique économique et sociale que nous avons suivie à partir de 1983, [...] il faut admettre que Michel Rocard a eu raison, avant nous, sur plusieurs points économiques essentiels. Pour mieux dire, nous lui avons donné raison, après coup, sur ces mêmes points. »
Il ajoute cependant : « Je suis intimement convaincu qu’avec l’approche économique, politique et stratégique qui était celle de Michel Rocard et de ses amis en 1979-1980, nous n’aurions pas gagné en 1981, car nous n’aurions pas pu rassembler la gauche. En 1981, le politique a pris le pas sur l’économique. On sait que l’économie s’est vengée depuis. »
Les parallèles commençaient donc à se rejoindre. Elles se sont rapprochées davantage encore quand Lionel Jospin est devenu le n° 2 du gouvernement Rocard en 1988, ministre d’État chargé de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports. « Militant devenu gouvernant », selon une expression qu’il utilisera par la suite, Jospin avait au plus haut point le sens de l’État et le respect des procédures institutionnelle : il n’a jamais fait partie des ministres qui cherchaient à en appeler au chef de l’État contre les arbitrages du Premier ministre.
Ce rapprochement n’était pas pour autant un alignement. Dans la préparation de la loi d’orientation sur l’école, Michel Rocard aurait préféré que la revalorisation de la rémunération des enseignants soit conditionnée à un engagement sur l’effectivité de la rénovation des structures et des méthodes pédagogiques, et trouvait que son ministre n’était pas assez à l’écoute de la majorité socialiste de la Fédération de l’Éducation nationale et trop du SNES dirigé par les communistes. Mais ces différences d’approche et les frictions qu’elles pouvaient susciter furent surmontées par l’intelligence du compromis politique.
La croisée des chemins aurait pu se trouver à Rennes, lors du congrès de 1990. Le déchirement du camp mitterrandiste entre fabiusiens et jospinistes mettait Michel Rocard, à la fois chef du gouvernement et leader d’un courant qui pesait alors 25 % du Parti socialiste, en situation de peser dans un sens ou dans l’autre. Si une partie des entourages des deux hommes échafaude une tentative d’accord, Jospin comme Rocard savent que c’est « l’alliance interdite ». Le Rubicon ne sera donc pas franchi. Lionel Jospin éprouvera pourtant l’ire et la malignité élyséennes le 12 novembre 1990 lorsque François Mitterrand, recevant une délégation de lycéens aiguillonnée par Julien Dray et la Gauche socialiste, les encouragea à revendiquer davantage de crédits pour les lycées auprès du ministre de l’Éducation nationale qui se trouvait, à ce moment précis, assurer l’intérim de Rocard en déplacement à l’étranger...
Les parallèles restent à distance, en 1993, quand il s’agit de tirer les leçons de la déroute du Parti socialiste aux élections législatives qui voient Jospin comme Rocard perdre leur mandat de député. Si le courant jospiniste est pleinement investi dans la coalition qui porte Michel Rocard à la tête du Parti pour entreprendre sa reconstruction, Lionel Jospin, lui, se met en retrait et cherche à reprendre une carrière diplomatique. La distance demeure en juin 1994 quand, après son insuccès aux élections européennes, Michel Rocard remet en jeu son mandat du Premier secrétaire du PS : il ne choisit pas entre Dominique Strauss-Kahn, pourtant l’un de ses proches, et Henri Emmanuelli. Mais en décembre 1994, lorsque Jacques Delors annonce qu’il ne sera pas candidat à l’élection présidentielle, Jospin rencontre Rocard et lui dit que s’il souhaite être candidat, il ne le sera pas contre lui mais que s’il ne l’est pas, lui, Jospin, ira. Dans l’élégance, les parallèles s’étaient retrouvées.
Michel Rocard, ne s’estimant pas « en situation », laisse le champ libre à Lionel Jospin et participe à sa campagne. En 1997, après la dissolution hasardeuse qui ouvre à Jospin la porte de Matignon, Rocard tente une démarche singulière pour être son ministre des affaires étrangères, mais là, c’est Jospin qui ne l’estime pas en situation. L’année suivante, en revanche, les parallèles sont à l’alignement parfait quand Lionel Jospin signe en 1998 l’Accord de Nouméa sur la Nouvelle-Calédonie, qui prolongeait et amplifiait les accords de Matignon de 1988. Michel Rocard, que Jospin avait invité à Nouméa pour la signature de l’accord et l’inauguration du Centre culturel Tjibaou, souligna avec émotion et gravité cette filiation, qui représentait une forme d’aboutissement de leur engagement de jeunes étudiants décolonisateurs. Par la suite, ils prirent à plusieurs reprises des initiatives communes sur le dossier calédonien.
Cette forte convergence n’occulte pas pour autant des désaccords sérieux, notamment sur la méthode de mise en œuvre des 35 heures : sur le rôle respectif de l’État et des partenaires sociaux, de la loi et du contrat, la différence entre première et deuxième gauche est patente.
Après 2002, Lionel Jospin s’est retiré de la vie politique. Michel Rocard s’est, lui, retiré à Bruxelles et à Strasbourg. Les parallèles revinrent donc au destin que leur assigne la géométrie. Et pourtant, leur inclination à se rejoindre n’était jamais bien loin ; il suffit de relire ce que Jospin disait, au décès de Michel Rocard en juillet 2016, pour imaginer ce que Rocard aurait pu dire à l’annonce de la disparition de Lionel Jospin : « Quand on a agi, quand on a eu des succès, quand on est honoré même au moment ultime, on n’est pas passé à côté de son destin. [...] Mais le jeune étudiant décolonisateur, le jeune haut fonctionnaire réformateur, s’est quand même épanoui dans sa vie, et donc il reste un modèle pour beaucoup. [...] On voyait que, fondamentalement, tout en choisissant des causes qui en valaient la peine, il restait un militant. Un militant des idées, un militant de la conviction et de la démocratie. Il a fourni des idées, il était lui-même un héritier. Il a sans doute été marqué par Mendès France, par exemple. Fournir des idées, ce n’est pas faire qu’elles soient nécessairement partagées par tous, mais dans ces moments d’interrogation et de trouble, la vie des idées, le goût du débat, le respect des citoyens, ce sont sans doute des messages que Michel Rocard laisse en héritage. » Si l’héritage que laisse Lionel Jospin est différent, n’offre-t-il pas de fortes similitudes ?