Joëlle DUSSEAU
Juin 2026
"Une enfant du siècle ? Parcours rocardien d’une femme dans la fin du siècle ?"
Il y a un titre ? Confession d’une enfant du siècle ça irait ? Une rocardienne au XXe siècle ?
Pierre Brana sourit. Il y a longtemps que mes excentricités ne l’étonnent plus. Mais, effectivement, je suis une enfant d’un siècle, le XXe, et mon histoire avec la rocardie ne dépasse pas l’an 2000...
J’exagère, bien entendu. En septembre 2003, inspectrice générale d’histoire-géographie, je suis à Rouen pour notre sacrosaint séminaire de « rentrée ». Pierre m’a rejoint. Nous marchons le soir dans une rue près du Musée national de l’Education, et reconnaissons, devant nous, dans un groupe, Catherine Lalumière et Michel Rocard. Il nous voit, s’arrête. Echanges banals mais sympathiques. Quelques temps après, accompagnant Pierre au 266 pour lui présenter notre biographie de Robert Lacoste, je le rencontre à nouveau. Puis en 2010, à la "Nouvelle Eve" pour ses 80 ans. L’année suivante, il est à Bordeaux chez Mollat, pour signer le livre coécrit avec Alain Juppé : "La politique telle qu’elle meurt de ne pas être". Ah, Michel ! quel beau titre ! Et comme c’est émouvant de te revoir et d’échanger une bise que signale Sud-Ouest le lendemain.
Michel, quand j’ai eu l’occasion de lui parler. Michou, quand je parle de lui avec Pierre. « Tu as mangé avec Michou ? » Rocard quand je parle avec des militants ou des historiens. Et pas « la rocardie » et si peu « les rocardiens », mais, depuis des années, les « rockies ». Les « rockies », que j’ai quittés depuis si longtemps. Depuis en fait 1993 – et mon entrée en 94 au MRG qui devint vite – j’aime bien mieux ça - le Parti Radical de gauche où je suis pendant vingt ans vice-présidente nationale aux femmes. Mais, rocardiens ou rockies, si présents en moi, tant je sais, où que ce soit, quand je les croise, que je retrouve ma famille.
Oui, je suis une enfant de ce siècle – le XXe - et une femme de la rocardie. Attachée à la République, historienne pétrie d’histoire sociale, qui pensa comme tant d’autres que le monde de demain serait ouverture, épanouissement, égalité, fin de ces humiliations et de ces contraintes que j’avais voulu vivre pendant deux ans, après 68, agrégée en congé sans solde, ouvrière dans une usine d’embouteillage d’un crémant, puis employée 2ème échelon aux écritures dans une grosse boite. Un « établissement » comme on disait alors. Ce monde doit changer, il va changer, je suis au PSU depuis juillet 1968, juste après ce mois de mai éclatant dont le souvenir fut si longtemps douloureux et qui irradia ma vie. Avant 68 ? Les manifs pour le Vietnam. Le 5 juillet 1968, symboliquement, le jour de mes 21 ans, j’ai sonné à la permanence du PSU dans le vieux Bordeaux. La porte s’est entrouverte, et Pierre Emile Meyer – celui que bientôt j’appellerais Pem – me dit « Reviens demain ». Je suis revenue.
Je suis pour l’égalité, la justice, le pouvoir « partagé » dans le travail ou dans les responsabilités politiques. L’autogestion, bien sûr, maître mot. Mes revendications sont générales, et non « genrées » pour prendre un terme qu’à l’époque nul n’utilise. J’aime cet engagement politique, j’aime faire campagne, pour moi ou pour un copain, avec comme espoir (jamais atteint en Gironde) de passer la barre des 5 %. J’assiste au congrès de Toulouse en 1972 et n’y manque aucun débat, même si on n’y parle pas des femmes, à peine du MLAC, ou du droit à l’avortement. Mais surtout salaires, cadences, autogestion, démocratie formelle ou conseils ouvriers. Et puis c’est Lip, Lip, Lip, Hourra, les piquantes demoiselles de Cerizay, et Allende mort au Chili en ce soir du 11 septembre 1973. Et dans TS, un texte de Michel, beau à pleurer, « A travers toi, Isabel »…
Mais il faut qu’un jour la raison l’emporte. C’est sans regret que je laisse le PSU où j’ai tant appris et assiste aux Assises du socialisme en cette fin 1974. Ce qui me conforte dans cette démarche, - ce qui « nous » conforte, tant cette décision nous est commune, à Pierre et à moi – c’est la participation de la CFDT, ou ce mot, si vite oublié, « le Parti des socialistes ». Et vive le Grand Magic Circus, que nous voyons le soir.
Nous sommes donc au PS, pas au Parti des socialistes. On y distingue sans effort le poids physique et moral de la SFIO, partout sans doute, mais spécialement en Gironde où certains nous appellent « les farfelus du PSU ». L’autogestion est dans les textes, mais dans les esprits, c’est autre chose...
On est entré dans un autre monde. Dès janvier 75, au congrès de Pau, où on se retrouve sur l’amendement Martinet : organiser un courant ; apprendre qui est qui, qui a été au PSU et reste pourtant un féroce ennemi (que Clemenceau avait raison !) ; et les « B » (ce sera plus tard mais peu importe) de Mauroy, avec Sainte-Marie localement qui veille à nous écarter ; calculer les pourcentages, les nationaux, les locaux ; être minoritaire à la CE, au bureau, au secrétariat fédéral. Et Pierre qui, seul rocardien (mais on ne dit pas encore le mot) est responsable en 1975 du cadre de vie, des entreprises, et des femmes… (il n’y en a pas une seule au secrétariat fédéral de la Gironde). C’est l’occasion, et je bascule. Si l’avortement est acquis (en partie) il reste tant à faire. Je me mets soudain à prendre conscience de ce champ d’investissement qui pour moi va être capital : les femmes, absentes dans toutes les instances de pouvoir. Les femmes qui ne maitrisent rien, même pas leur corps. Pierre nous charge, Laure Lataste et moi, de créer une commission femmes.
Sortons les débats que je devais avoir pendant des décennies, au PS puis au PRG, sur la mixité des commissions. Tous ceux qui se fichent de la question des femmes trouvent soudain anormal – voire scandaleux – que des femmes puissent se réunir seules. La commission femmes du PS girondin est donc mixte – mais en fait formée que de femmes. Est-ce de notre faute si les hommes ne viennent pas ? Je rayonne, je suis heureuse, je m’engage alors dans ce qui va être le combat de ma vie. Trop de tribunes masculines pour présider les réunions, trop de candidats et d’élus masculins, et tant de combats menés pour que des femmes soient dans les instances du parti en Gironde et ailleurs (nous sommes deux femmes sur 27 à la fin des années 70 au bureau fédéral). Et puis aller de section en section, se battre avec et contre Yvette Roudy, mitterrandiste avant tout, monter en tribune, prendre la parole, devant des salles lourdement masculines. Ce combat qui commence là, pour moi, il va durer 40 ans. Et m’exposer, me battre à la désignation pour être candidate, et perdre, me battre pour être présente dans un scrutin de liste, mais aussi dans une circo pourrie, dans un canton ingagnable, et le plaisir que j’ai eu à faire des campagnes électorales, hors sol, hors temps. Car je consacre tant de temps – voire tout mon temps (tant pis pour ma thèse, je la repousse dans un avenir autre) à la politique. Je finirai, pourtant, par obtenir, des années plus tard, ce doctorat d’Etat – sur mon cher Jules Verne - que la Société de géographie de Bordeaux, quand elle m’accueille, souligne avec gourmandise.
Et puis, il y a le « courant » avec ces moments de réunion entre rocardiens, ce « courant » pour lequel on se bat – on se prépare pour les congrès et bien sûr les présidentielles de 81 - et Michel qui vient à la maison, à Eysines, où Pierre est devenu maire. Et c’est le congrès de Metz, l’annonce manquée de la candidature de Michel, que je vois, déçue, à la télévision. Et deux ou trois fois par an, ces réunions nationales du courant. On s’y parle, on s’y réchauffe, on s’écoute – ou plutôt on écoute, les femmes écoutant les hommes. Il ne m’a pas fallu longtemps pour savoir que le combat pour les femmes n’était pas le combat du « courant Rocard ». Mais l’essentiel était tout de même au-delà, non ? C’est bien les présidentielles ??? Après l’échec de 81, il y aura 88 ! Et sans doute après, puisque ce « oui » de Mitterrand a enterré pour la deuxième fois l’espoir de voir Rocard président.
Le temps passe. En 1986, je suis devenue conseillère régionale. Puis deux ans après, me voilà élue à l’arraché (avec six voix de majorité) conseillère générale d’un canton de droite. Je fais basculer le Conseil général à gauche. Femme et rocardienne, je fais de l’ombre et je pose problème. Je réagis toujours mal aux petites mesquineries auxquelles je me heurte, la subvention qu’on supprime sur mon canton, la réfection du collège dont le dossier a tendance à passer derrière les autres. Je manque de recul et de sagesse…
Je m’occupe toujours de la commission femmes du PS. Je deviens présidente du CIDF 33 – et y relaie la campagne de Michèle André sur les violences faites aux femmes. Des centaines de coups de fil bloquent notre standard. Nous organisons les premières formations de gendarmes. Est-ce à ce titre ou à un autre ? Je suis invitée pour un petit déjeuner à Matignon. Nous sommes - avec Michèle « notre » ministre et Michel ! – une bonne cinquantaine, venues de toute la France.
Mais s’imposer est tellement difficile. On me « laisse » cette fois la première circonscription de la gironde aux législatives de 1993 pour lesquelles chacun s’attend sur toute la France à une défaite massive. C’est le cas, pour moi aussi, bien sûr. Même sur mon canton, et ce n’est pas une surprise, je suis minoritaire. Candidate aux sénatoriales, la fédération m’a reléguée à la quatrième place. Trois hommes devant, bien sûr. Trois qui sont élus. Un décès et je deviens sénatrice à l’automne 93. En mars 1994, je devrai me représenter aux cantonales dans ce canton désormais ingagnable, la droite ayant refait son unité. Je décide, ce poste de sénatrice m’imposant de laisser un de mes deux mandats, de garder celui de conseillère régionale. Le conseil général ne craint rien, dans ces six mois qui restent à courir. D’ailleurs, à aucun moment, le président n’a été menacé. Mais j’avais sous-estimé – le mot est faible - la tornade qui me tombe dessus. Des courses poursuites en voiture pour m’arracher ma renonciation, des admonestations à Pierre lui demandant de mieux me « tenir » et même de divorcer… Je suis convoquée à Paris et exclue du PS.
L’année suivante, les européennes scellent négativement le destin de Michel Rocard. Jusqu’à ce jour triste, aux Invalides, où, des années après, le 7 juillet 2016, tant de rocardiens se retrouvèrent. Pour un adieu à un homme, à un combat, à notre jeunesse.
Joëlle DUSSEAU
Ancienne sénatrice de la Gironde