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Fondation Jean Jaurès

Pierre PRINGUET

Mai 2026

"Un Huron chez les rocardiens"

J’ai rencontré Michel Rocard pour la première fois en juin 1981 : il venait d’être nommé ministre du Plan et de l’aménagement du territoire et constituait son cabinet. Au début, j’avais l’impression d’être là pour cocher une case : il fallait un ingénieur du corps des mines dans le cabinet pour traiter les questions de politique industrielle. Pourquoi le chef du corps des mines m’avait-il proposé ? Sans doute parce qu’il me voyait plutôt d’une sensibilité de gauche, progressiste.

Je ne connaissais Michel Rocard que par les médias, et même si je ne m’intéressais pas vraiment aux arcanes de la politique, j’appréciais l’homme du « parler vrai ». Cette proposition m’est donc apparue comme l’opportunité de travailler aux côtés d’un homme politique de premier plan, honnête et rigoureux. Lors de cette première rencontre, une bonne demi-heure de mémoire, au moment de prendre congé, je lui dis tout de go : « Monsieur le Ministre, je dois vous dire une chose : je suis contre les nationalisations. » - « Ça tombe bien, m’a-t-il répondu, moi aussi ».

J’arrive donc un peu comme le Huron dans ce cabinet composé, pour la plupart, de personnes qui avaient partagé des engagements politiques, souvent anciens, avec Michel Rocard mais avec qui les liens devinrent assez vite faciles et même amicaux.

L’aventure aurait pourtant pu tourner court assez rapidement puisqu’au milieu de l’été 1981, le bruit circule que j’aurais des accointances avec le Front national, et en particulier avec Bruno Mégret. Alors, il est vrai que Bruno Mégret était un camarade de promotion à Polytechnique, avec qui, au temps de nos études, j’avais fait – avec d’autres – un voyage de six semaines en voiture et en camping dans ce qui était encore l’URSS. Mais non seulement je n’avais conservé aucun lien avec lui, mais au surplus j’ignorais tout de ses évolutions politiques. Michel Rocard et Jean-Paul Huchon, au bénéfice de ces explications, ont considéré que le fait d’être de la même promotion ne saurait constituer un délit et l’affaire en est restée là, mais ça m’a instruit sur les chausse-trappes de la politique.

Au ministère du Plan, j’ai éprouvé directement les réticences, pour ne pas dire plus, du monde économique devant les orientations du nouveau gouvernement après mai 1981, notamment lorsqu’il s’est agi de sensibiliser les dirigeants de grandes entreprises à l’intérêt de négocier des contrats de Plan avec l’État. Ce fût un insuccès quasi-total, le chef du corps des mines, Jean-Louis Beffa, m’invitant même à « cesser ces plaisanteries ».

Au ministère de l’Agriculture, c’était autre chose. Michel Rocard m’a paru vraiment s’épanouir dans ces fonctions, après les frustrations de la « cage dorée » du Plan. Pour moi, il s’agissait de traiter des dossiers d’une véritable importance stratégique. Il y a eu d’abord la restructuration de la filière des oléagineux : le CNTA, principal acteur de cette filière, a déposé son bilan et nous avons, avec la profession, reconstitué un outil, Sofiprotéol, qui a largement fait ses preuves par la suite. Mais ça m’avait tellement absorbé que, dans les réunions de cabinet, Guy Carcassonne demandait qui était cette « Sophie Protéol » avec qui je passais autant de temps !

La mise en œuvre des quotas laitiers avec les coopératives et les autres entreprises du secteur de la transformation a été un autre enjeu majeur. Je me souviens notamment avoir proposé et mis en œuvre une négociation sociale, avec la CFDT et les autres organisations syndicales, pour amortir les conséquences sur l’emploi que la maîtrise de la production laitière allait entraîner, et j’ai été assez heureux de constater que, bien des années plus tard, Jean-Paul Jacquier, dirigeant CFDT de l’agroalimentaire à l’époque, en avait gardé un souvenir positif.

Il y avait aussi des rituels, comme les parties de bridge que nous organisions dans mon bureau avec Guy Carcassonne et d’autres, le mercredi après-midi, pendant la séance des questions au gouvernement, pour souffler un peu après la phase de préparation des réponses pour le ministre... C’est aussi au temps du ministère de l’Agriculture qu’est née l’idée de Cabaroc, qui pendant au moins deux décennies a maintenu les liens amicaux entre les membres du cabinet et avec Michel Rocard.

En 1984, Michel Rocard me propose de prendre la direction des industries agricoles et alimentaires, ce qui me conduit à quitter le cabinet pour des fonctions plus opérationnelles. C’est dans ce cadre, par exemple, que j’ai lancé le Comité Sully, association destinée à promouvoir les filières d’excellence des industries agroalimentaires françaises.

En 1985, Michel Rocard démissionne du ministère de l’agriculture et, par la force des choses, nos relations s’espacent. D’autant qu’en 1987, à mon tour, je quitte l’administration de l’agriculture pour devenir directeur du développement du groupe Pernod Ricard, avant d’en prendre la tête dix ans plus tard.

C’est là que Cabaroc va se révéler un cadre précieux pour maintenir les liens, parce que ces nouvelles fonctions me permettaient d’inviter l’association au domaine de La Voisine, une belle propriété du groupe près de Rambouillet, et Michel Rocard venait volontiers participer à ces retrouvailles. Peut-être retrouvera-t-on dans les archives des photos de l’ancien Premier ministre jouant à la pétanque avec ses anciens collaborateurs. En tous cas, pendant une quinzaine d’années, le week-end de Cabaroc à La Voisine était un moment de grande convivialité que tous aimaient à partager.

Pierre Pringuet (à g.) et Jean-Etienne Giamarchi, trésorier de l'associaiton, lors de l'assemblée générale de MichelRocard.org en 2017
Pierre Pringuet (à g.) et Jean-Etienne Giamarchi, trésorier de l'associaiton, lors de l'assemblée générale de MichelRocard.org en 2017

Ensuite est venue la création de MichelRocard.org. En 2012 ou 2013, Michel Rocard me demande de venir le voir, à son bureau des Champs-Élysées. Il y avait là aussi Alain Bauer. Toujours très impliqué dans l’idée de transmission, Michel Rocard recherchait des financements possibles, avec l’idée de créer un centre d’archives pour y déposer livres, articles, discours et notes diverses... Mais l’objectif était hors de portée en termes matériels et financiers.

C’est avec Bernard Spitz que nous est venue l’idée de proposer à Michel Rocard de réaliser son projet sous forme numérique, avec l’aide de Pierre-Emmanuel Guigo qui avait déjà commencé à travailler sur les archives de Rocard. Pour recueillir les fonds nécessaires au lancement du projet, nous avons créé une association. C’est moi qui ai proposé le nom de l’association, avec l’idée que ce serait plus simple s’il y avait identité entre le nom de l’association et l’intitulé du site Internet.

Michel Rocard a donné son accord sur cette formule, l’association a été créée fin 2014, Roger Godino en a été le premier Président et le site Internet est devenu opérationnel en 2016, quelques semaines après le décès de Michel Rocard.

C’était aussi une façon de boucler la boucle, puisque quoi de plus logique, pour réaliser ce projet que nourrissait Michel Rocard, de faire appel à un ingénieur pour trouver la solution la plus adaptée, la chiffrer et contribuer à sa mise en œuvre ?

Pierre PRINGUET

Président d'honneur de MichelRocard.org

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