Pierre MASSON
Juillet/Août 2026
"Je me souviens"
J’ai intégré le service de presse de Michel Rocard en décembre 1983 et je l’ai quitté en mai 1988, presque donc 5 années qui couvrent le ministère de l’Agriculture et cette période un peu étrange où une toute petite équipe se réunit au 266 Boulevard Saint Germain, après la démission de Michel Rocard du gouvernement en 1985. Deux périodes donc totalement différentes. L’une est institutionnelle. Le ministre doit en particulier affronter la crise européenne de 1984 (budget agricole européen, crise britannique, crise de surproduction) et entreprend de réformer les relations entre l’Etat et les établissements agricoles privés. La deuxième période est beaucoup plus informelle. Au 266 Boulevard Saint Germain, Michel Rocard peaufine son image d’homme d’Etat de premier plan, avec notamment de nombreux déplacements à l’étranger. Une équipe sympathique de jeunes députés ou d’élus locaux, à peine plus âgés que moi, relaient sa parole qui se fait volontairement rare. Nombre d’entre eux feront par la suite une belle carrière ministérielle. Je n’évoquerai donc pas le mécanisme compliqué des montants compensatoires monétaires, les quotas laitiers, ou la loi sur l’enseignement agricole. D’autres le feraient beaucoup mieux que moi. En m’inspirant du livre de Georges Pérec, je tenterai de faire remonter de ma mémoire les souvenirs, parfois fugaces, qui me relient à cette heureuse période.
- Je me souviens tout d’abord de ces petites matinées brumeuses, où devant le siège de RTL ou d’Europe 1, j’attends Michel Rocard. En ce temps-là, les réseaux sociaux n’existent pas et les éditorialistes de radio comme Philippe Alexandre ou Ivan Levaï ont une grande influence sur l’opinion. Ils orientent souvent leurs confrères de la presse écrite, parfois en panne d’inspiration pour l’édition du lendemain matin. De même, la « Une » du journal Le Monde est à surveiller de près car elle fait souvent l’ouverture des journaux télévisés du soir, qui à cette époque ont encore une certaine audience.
- Je me souviens également de l’attente, dans la salle de presse, de la fin de ces interminables conseils des ministres européens de l’agriculture qui, enfermés dans une salle du Conseil à Bruxelles, et dotés de roboratifs sandwiches, discutent jusqu’au milieu de la nuit, voire jusqu’au petit matin, du sort de la politique agricole commune.
- Je me souviens par ailleurs de détails parfois cocasses. Accompagnant souvent Michel Rocard sur le plateau des journaux télévisés, je m’aperçus que le présentateur du journal télévisé était parfois un « homme tronc » sanglé dans un impeccable costume pour la partie supérieure de l’individu, mais doté d’un vieux jean élimé et de baskets pour la partie non visible à l’écran. Sur ces plateaux de télévision, il y avait aussi parfois des rencontres improbables, une fois avec Coluche, et une autre fois avec Johnny Holliday et Nathalie Baye qui, participant à une émission de variétés sur le plateau voisin, étaient venus gentiment saluer Michel Rocard.
- Et puis il y a eu les grands voyages internationaux, surtout entre 1986 et 1988. Nous sommes allés plusieurs fois aux Etats-Unis. J’étais seul à l’accompagner sur ces vols transatlantiques qui duraient environ huit heures. Nous avions le temps d’échanger, et ces échanges ne pouvaient que me conforter dans l’impression de gentillesse et de simplicité qui se dégageait de lui. Je me souviens d’un voyage où il lisait « Les Thibault », et nous avons longuement parlé de Roger Martin Du Gard. Et oui, contrairement à ce que prétendaient certaines langues malveillantes dans les dîners en ville, Michel Rocard ne lisait pas uniquement des livres d’économie ! Lors de ces voyages aux Etats-Unis qui lui donnèrent l’occasion de rencontrer Ronald Reagan, il y avait toujours, pour échanger sur la politique internationale, une visite programmée à New York chez Henry Kissinger, qui habitait dans un complexe hôtelier de grand luxe au bord de l’Hudson River. Là, Kissinger nous accueillait comme de vieux amis. Je me suis d’ailleurs toujours demandé comment, un an après une première visite, Kissinger qui rencontrait tout de même beaucoup de monde, pouvait encore se souvenir de ma petite personne, qui à ses yeux, ne devait tout de même pas avoir une grande importance (avait-il une mémoire prodigieuse ou tout simplement des fiches bien documentées ?)
- Bien sûr, il y eut également des moments plus difficiles, comme par exemple cette interview au Wall Street Journal, lors d’un voyage aux Etats-Unis dans les mois précédents les élections législatives de 1986 qui s’annonçaient désastreuses pour le Parti Socialiste. A une question sur les résultats probables de cette élection, il était difficile au représentant du « parler vrai » de chercher à finasser et de ne pas reconnaître que la perspective de cette élection n’était peut-être pas bien orientée. A notre arrivée à Roissy puis au ministère de l’Agriculture, nous devons faire face à une pression maximale de la presse que nous avons du mal à canaliser. Autre mauvais souvenir, le Conseil informel des ministres européens de l’agriculture qui se tient environ à la même période à Angers, région laitière par excellence. Les organisations syndicales agricoles trouvent, dans l’organisation de cette rencontre, une occasion rêvée pour manifester leur mécontentement à tous ces dirigeants européens qu’ ils jugent responsables de leurs difficultés. Des heurts violents sont signalés. Dans ces conditions il est évident que pour la presse dans son ensemble l’information du jour n’est, bien entendu, pas le communiqué du Conseil des ministres, par ailleurs de peu d’importance, mais la situation de chaos filmée par toutes les chaînes de télévisions.
- Mais je préfère me souvenir des moments de détente, et de ces fameux week-ends organisés en province ou dans la région parisienne. C’était d’ailleurs l’originalité et l’intelligence du management de ce groupe provenant d’horizons divers, management basé sur la confiance et la disponibilité. En cas de difficulté, nous avons toujours trouvé ouverte la porte du responsable de cette petite équipe que nous percevions comme un patron mais également et surtout comme un ami.
Voilà, rapidement résumés, les souvenirs qui me reviennent lorsque je repense à cette période. Je n’ai volontairement cité aucun nom des ami(e)s avec lesquels j’ai eu la chance de travailler. En citer un seul reviendrait à oublier tous les autres.
En cette période de saturation de l’espace médiatique, où les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu font et défont l’opinion, il est peut-être bon de se rappeler qu’il fut un temps où la parole politique faisait d’abord appel à la raison, à la mesure, et par la même, à l’intelligence du public auquel elle s’adressait.
Pierre MASSON