Jérôme SADDIER
Octobre 2026
La "dernière génération de rocardiens" ?
Je crois que je suis devenu rocardien par esprit de contradiction.
Issu de parents sans engagement politique mais modérés dans leurs votes, catholiques non pratiquants mais raisonnablement en colère contre Dieu, je me suis forgé à l’adolescence quelques idées que l’on ne saurait nécessairement qualifier de « convictions ». Bénéficiant à plein de l’ascenseur social à trois étages, je pouvais apprécier le magistère puissant de l’école publique, tandis que l’aumônerie et le scoutisme m’engageaient rapidement dans le parcours des « cathos de gauche » - même si ma relation à la foi changea tout net avec la découverte à quinze ans d’une autre façon de vivre le christianisme.
Comme beaucoup dans ma génération, le combat anti raciste, les luttes lycéennes et étudiantes dont celle contre la réforme Devaquet, puis le syndicalisme étudiant dans ce qui fut l’Unef-id, ont constitué la « geste » de mon intégration politique. Mais la contradiction intervient ici : malgré tous ces « marqueurs », je ne me suis jamais senti appartenir la « génération Mitterrand ». J’étais peu attiré par le faux modernisme des années 80, je n’avais pas le culte de la personnalité, peut-être étais-je aussi trop sérieux et n’avais-je pas la tradition familiale qui me faisait sentir le souffle de l’Histoire : en 1988, n’ayant pas encore (à quelques semaines près) le droit de vote, je me sentais plus attiré par la gauche alternative de Pierre Juquin que par la figure du « Vieux ».
Des lectures historiques m’avaient fait connaître la figure de Pierre Mendès France et son parcours au sein de la gauche, le conduisant d’un républicanisme exigeant à un socialisme non moins responsable. Michel Rocard était désormais Premier ministre et s’en réclamait ; je le connaissais peu mais mon père me confirma lors d’un trajet en voiture sur les pentes de la Croix-Rousse à Lyon qu’il en était l’héritier – du moins à sa connaissance. Il n’en demeure pas moins que je n’avais jamais vu un rocardien de près – je crois qu’il n’y en avait pas dans la municipalité socialiste qui dirigeait Villefranche-sur-Saône.
Nous sommes en septembre 1988 et j’intègre Sciences Po Lyon, avec le vague projet d’apprendre à écrire pour devenir journaliste, ainsi que m’y avait encouragé Michel Aulas (oui, le père d’un ancien militant de l’Unef devenu célèbre). C’était sans compter sur la rencontre avec quelques militants rocardiens de l’Unef-id, à laquelle je voulais adhérer, et qui dirigeaient vaillamment son « comité d’action syndical » au sein d’une AGE lyonnaise dirigée d’une main de fer par les troupes d’un certain Christophe Borgel, fraichement converti au socialisme démocratique. Je résistais comme je pouvais aux tentatives d’embrigadement et de formation idéologique de la « majo » pour persister dans mes choix rocardiens, au sein donc de la « sensibilité Avenir » qui me fera rencontrer très vite Alain Bauer qui en était le grand maître. Evidemment, j’adhérais aux Clubs Forum pilotés à Lyon par Philippe Duret et Didier Guillot ainsi qu’au MJS ancienne formule (celle où les « jeunes » demandaient aux « vieux » l’autorisation de faire comme eux).
Nous étions des « petits choses » dans cette fédération socialiste rhodanienne, où les rocardiens étaient à peu près aussi pestiférés que les mauroyistes de Gérard Collomb. Nous n’étions pas assez à gauche, paraît-il. Au moins le sommes-nous restés, nous. Militant de la section PS du 7ème arrondissement aux côtés de Jean-Pierre Flaconnèche, j’y retrouvais la plupart des camarades que nous faisions venir de l’engagement syndical étudiant : il fallait bien renforcer cet îlot rocardien (bien qu’il ne se situe pas sur la Presqu’île). A Perrache, l’Axotel hébergeait nos réunions grâce à la prodigalité (ou du moins la conviviale camaraderie) de son directeur ; je me souviens de Gérard et Michèle Lindeperg, Roger Fougères et Gaby Montcharmont, figures très attachantes de notre courant.
J’avais pu mesurer dès la fin de l’été 1989 en participant aux Rencontres d’Avignon, combien cette bande était aussi hétéroclite qu’attachante, et je garde le souvenir d’une intervention de Patrick Viveret (devenu mon cher voisin à Nanterre par le plus grand des hasards) sur le bonheur en politique : aujourd’hui encore, je ne suis pas certain d’avoir tout compris, mais j’avais bien senti qu’entre les murs du conclave et au-delà, un air un peu plus frais soufflait sur la gauche. Michel Rocard était au sommet de sa gloire, auréolé de ses premiers succès gouvernementaux, et pas encore trop tourmenté par les banderilles élyséennes.
C’est néanmoins à Quimper-Loctudy, la même année, accueilli par son sémillant nouveau maire Bernard Poignant, que j’entrai véritablement dans la galaxie des clubs Forum (passons sur les rivaux d’Opinion, tout juste bons à sortir un Edouard Philippe…). Je mesure qu’à cette époque, Manuel Valls, Alain Bauer et Stéphane Fouks n’ont pas trente ans (et j’en ai alors à peine vingt). Mais disons qu’ils maitrisent leur affaire et parviennent sans mal à maintenir à distance les ardeurs de mes camarades et amis Benoit Hamon, Olivier Faure, Christophe Clergeau, Jérôme Safar, Nicolas Braemer, François Blouvac, Emmanuel Couet, Jean Naem, Frédéric Beatse, Luc Broussy… Dans cet univers assez testostéroné (malgré Marietta Karamanli, Florence Fanelli, Aude Evin, Valérie Lacabanne, Delphine Mayrargue, Geneviève Letourneux, Salomé Meiers), il y avait des clans (en gros les Bretons contre les Lyonnais, les Nantais contre les Nazairiens, tous les provinciaux contre les Parisiens…) dont la division était assurément la clé du pouvoir pour nos aînés.
Jeunes rocardiens, nous étions fascinés par le militant infatigable, l’internationaliste conséquent, l’économiste rigoureux, le passionné d’innovation ; ce n’était pas le plus romantique ni le meilleur orateur, mais sa gouaille et sa passion de la transmission (quand nous le comprenions) nous faisaient partager des moments de joie politique. Nos universités d’été, que nous préparions pendant deux mois en squattant des bureaux rue de l’Université et l’appartement plus qu’accueillant de Jérôme Safar, Nicolas Braemer et Jean-Philippe Grange. Des amitiés durables se sont forgées dans cette camaraderie, malgré quelques désaccords futurs.
Il faudra du temps pour que la transmission générationnelle se fasse, dans le crépuscule des ambitions rocardiennes : un dîner dans un restaurant aussi fastueux pour nous qu’antagoniste quant à l’objet, assurait le passage aux commandes d’une nouvelle génération qui allait, sous l’égide de Forum pour quelques temps encore, continuer nos aventures au MJS, au PS, à l’Unef-id… et à la MNEF. La « triplette de Tolbiac », quant à elle, partait jouer chez les grands. Nous étions seuls, Rocard n’était plus Premier ministre donc nous nous divisâmes. D’un côté ceux qui souhaitaient pousser le patron à une candidature présidentielle débordant largement le PS en mobilisant ce qui restait de la France Unie et les deux Bernard (Kouchner et Tapie), ce qui supposait de relâcher notre énergie sur les classiques cercles socialistes où nous nous épuisions quelque peu. De l’autre, ceux qui voulaient encore la jouer « à l’ancienne » et prendre les positions partout où c’était possible. D’un côté les amis de Christophe, de l’autre ceux de Benoit.
Mon choix de suivre Benoit explique bien des choses pour moi ensuite. La prise du MJS en 1992 avant son autonomisation et sa transformation pendant le mandat solférinesque de Michel Rocard, et dont je serai le trésorier national avec Régis Juanico de 1993 à 1995 en même temps que son animateur dans le Val d’Oise. Un renversement d’alliances en 1994 au sein de l’Unef-id qui nous amène avec nos vieux rivaux de la Gauche socialiste à prendre le contrôle et partager le pouvoir sous la houlette d’Olivier Girardin et où je siègerai dans les instances nationales jusqu’en 1993. La création, pour structurer tout ce que nous avions construit contre l’avis de nos aînés, de notre propre groupe politique sous le nom de « Nouvelle Gauche », qui prétendait à la fois entretenir la flamme d’un rocardisme fort peu gestionnaire, nous qui n’avions jamais connu le PSU, et favoriser les convergences futures avec nos nouveaux alliés. Des « rocardiens maintenus » en quelque sorte, après la dissolution des Clubs Forum dans un amphithéâtre de la Sorbonne en 1994.
Nous nous retrouvions fort opportunément, après l’échec ultime de Michel Rocard, dans la nouvelle synthèse, quoiqu’un peu sèche, de Lionel Jospin. A ce titre, nous allions nous épanouir dans les années Jospin, jusque dans ses cabinets ministériels, avant de négocier durement les suites de son échec en 2002 (mais c’est une autre histoire). J’étais déjà collaborateur d’Alain Richard et militant dans le Val d’Oise depuis 1992 et je le suivis au ministère de la Défense, avant de rejoindre Elisabeth Guigou dans ses responsabilités gouvernementales. Les rocardiens devinrent jospinistes tout en s’égayant dans quelques aventures diverses.
Ayant professionnellement rejoint, quelques années plus tard, le secteur mutualiste puis coopératif, je suis devenu un militant et un dirigeant de l’économie sociale et solidaire (ESS) qui a constitué un authentique vivier de rocardiens, cette espèce de socialistes à qui l’économie et l’innovation sociale ne font pas peur). Au Crédit Coopératif, j’ai conservé nombre de traces (dont son bureau) de mon prédécesseur Jacques Moreau, qui était un proche de Michel Rocard, et de notre compagnon de route Claude Alphandery. C’est d’ailleurs au cours d’un colloque organisé par notre association au Musée Social sur le thème des « rocardiens et l’ESS », qui faisait notamment témoigner Scarlett Wilson-Courvoisier, Jean-François Merle et Hugues Sibille sous la houlette d’Alain Bergounioux, que je revendiquais le fait d’appartenir à la « dernière génération de rocardiens ».
Je ne crois pas avoir été démenti depuis.
Jérôme SADDIER,
adjoint au maire de Nanterre, président du Crédit Coopératif, militant de l’ESS