Richard YUNG
Septembre 2026
La planète rocardienne
Je fais connaissance avec la France à l’âge de 20 ans, ayant passé toute ma jeunesse en Afrique, Madagascar et en Angleterre. C’est en 1967 et je dois m’adapter.
Je n’ai aucune culture politique mais je suis persuadé que la grande ambition pour nous, c’est de construire une Europe unie, fédérale. Je m’inscris au Mouvement fédéraliste européen, qui me parait le plus proche de cet idéal et j’ai le plaisir de rencontrer des personnalités comme Altiero Spinelli, Henri Cartan, Alexandre Marc, Guy Héraud, Jean Pierre Gouzy. Nous militons pour un parlement européen élu au suffrage universel direct et pour des listes politiques transnationales. Le premier objectif sera atteint en 1979 mais on attend toujours le second.
Peu de temps après, nous vivons les événements de mai 68 et je m'engage dans le comité de grève de la Faculté Panthéon-Sorbonne. Notre commission “réforme des universités” travaille ferme et sérieusement sur un projet d’autonomie des universités. Grâce au recteur Alliot qui a participé à nos travaux, elle servira de base à la loi d’orientation de l'enseignement supérieur, dite loi Edgar Faure, qui instaure l’autonomie des universités, la participation de tous à leur gestion, la création des enseignants-chercheurs. On retrouve déjà là les grands principes rocardiens de la délégation, de la confiance, du réalisme.
Assez naturellement je rejoins le PSU avec celle qui deviendra mon épouse, Aude, dans la section du 14ème. C’est une section très intellectuelle, avec de grands débats sur l’autogestion, la révolution, l’union avec le PC... Nous y avions toutes les tendances : “Vive la Révolution” (mao-libertaire), la « Gauche ouvrière et paysanne » menée par Marc Heurgon, plusieurs variétés trotskystes qui étaient majoritaires à la Fédération de Paris, mais, pour ma part, je soutiens l’orientation courageuse de Michel Rocard pour son goût de la vérité, de la responsabilité. Ces années seront d’excellentes années de formation.
Pour être plus proche de la réalité étudiante, je milite à la MNEF (Mutuelle générale des étudiants de France) et m’occupe des centres de vacances, un en Corse, l’autre en Tunisie où nous proposons des séjours à prix modérés. Cela nous permet aussi de faire de l’encadrement politique et du recrutement pour le PSU. En Tunisie, nous servons de boîte à lettres pour les mouvements qui combattent le Néo-Destour et la dictature tranquille de Bourguiba. Nous serons ainsi en contact avec le groupe Perspectives (mao-trotskyste) qui finira en prison et devant la Cour de sûreté de l'Etat et l’un de ses dirigeants, Gilbert Naccache que nous suivrons de prison en prison à travers toute la Tunisie.
En 1971, nous nous marions et partons pour la Côte d’Ivoire où je fais mon service militaire en coopération. Retour en 1973, et nous adhérons à la 7ème section du PSU dirigée par Louis Jouve. Ambiance de grande camaraderie et bon travail militant avec les Plegat, Carmen Carmona et tant d’autres, dont les avocats Yves Deschezelles et Maurice Buttin. A l'élection présidentielle de 1974, la majorité du PSU décide de soutenir la candidature de François Mitterrand mais une partie de la section préfère celle de Charles Piaget, le leader des LIP. Ce sera le début d’une séparation (triste) mais qui permettra de refaire l’unité des socialistes à travers le grand mouvement des Assises du socialisme qui, fin 1974, regroupe de nombreux militants du PSU, de la CFDT et du monde syndical, des associations. Ce sera néanmoins une demi-déception : la fracture du Congrès de Tours ne se referme pas puisque le PC restera en dehors et que l’accueil au PS est mitigé, les mitterrandistes se méfiant de cette deuxième gauche et des idées autogestionnaires.
L'échec du conseil national d’Orléans nous amène à quitter le PSU pour la 7ème section du PS, dirigée par Françoise Seligmann, où l ‘accueil est effectivement frais. C’est l’occasion de se rapprocher du courant Mauroy qui est proche de nos idées, mais l'idée de refonder un “nouveau” parti socialiste et de le rapprocher des mouvements syndicaux et associatifs ne se concrétisera pas. Aucune remise en cause de la ligne d'Épinay et de l’Union de la gauche (c’est-à-dire avec le PC) qui restent gravées dans le marbre sur lequel veillent les vestales du courant Mitterrand et du CERES.
C’est une époque où tout rocardien digne de ce nom fait de la voile, et Alain Rannou qui est par ailleurs le seul ancien du PSU permanent du PS nous initie à la navigation en Bretagne.
Un peu plus tard, la famille s’étant agrandie (deux enfants) nous déménageons dans le 14ème et rejoignons la section PS de Montsouris, tenue par le CERES, avec Marc Chavardes puis Richard Topol comme secrétaires. Les réunions au local de la rue Pernety sont très enfumées et assez musclées sur bon nombre de questions comme les nationalisations, la planification, l’autogestion, le soutien aux militaires portugais qui viennent de faire la Révolution des œillets…
Je deviens membre du bureau de la Fédération de Paris qui avait comme Premier secrétaire Christian Pierret. Les débats y sont aussi musclés entre les tenants du jacobinisme, du Programme commun et nous qui incarnons une approche décentralisée. J ‘y retrouve Bertrand Delanoë, Lionel Jospin, Nicole Bricq, Paul Quilès et tant d’autres qui auront par la suite des responsabilités importantes. Mes compagnons rocardiens : Alain Hubert, Jacques Bravo, Yves Peccia-Galletto, Danièle Hoffman, Gilbert Mathieu. C’est une bonne équipe mais elle ne s’impose guère au niveau national dans le courant Rocard, sans doute parce que nous ne pesons pas en termes de vote de Congrès et d’élus.
Gros travail militant au niveau local et parisien. On se demande comment nous pouvions tenir avec plusieurs réunions en semaine le soir, des responsabilités professionnelles assez lourdes, deux enfants à élever….
En 1979, nous vivons intensément le Congrès de Metz qui marque la rupture entre François Mitterrand et Michel Rocard. Le débat sera très houleux et agressif, en particulier sur l’Union de la Gauche défendue par le premier et l'Union des forces populaires par le second. Pas de synthèse et nous revenons de Metz dans une ambiance morose, dans la voiture de Tony Dreyfus avec un Rocard silencieux qui s’interroge sur la suite. Arrive la campagne présidentielle de 1981 : Rocard s’est désisté pour François Mitterrand à ma grande déception alors même que nous avions commencé à louer des locaux pour son quartier général.
Je me présente à l’investiture à l’élection législative qui suit la victoire de François Mitterrand pour la circonscription de l’est du 14ème et, après de durs affrontements, je l’emporte. Ma candidature ne dure guère car ni les mitterrandistes ni le CERES ne pouvaient l’accepter. Une instruction tombe du ciel et je suis “débarqué”, la circonscription étant “réservée” à un gaulliste de gauche. Ce sera Paul Thibaud, de la revue Esprit, catholique de gauche. Bien sûr, il sera battu, mais toujours fidèle (j’ai été scout unioniste), je fais sa campagne.
En 1982, le directeur de l’INPI (Institut national de la propriété industrielle), dont j’étais le secrétaire général, est nommé président de la banque Worms qui fait partie des 40 banques nationalisées, cadeau fait au PC.
Georges Vianès me prend comme conseiller chargé entre autres des relations avec la tutelle et le Trésor. Nous peinons à redresser la banque qui a été séparée du groupe Worms (armateur, assurances, pétrole), resté privé. La nationalisation a permis aux actionnaires d’être généreusement rétribués pour une banque qui ne valait plus un sou. Qui a dit que les nationalisations étaient le paradigme d’une politique de gauche ? Le Trésor ne nous aide guère n’ayant aucune stratégie pour “ses” banques nationalisées, sauf à sauver quelques canards boiteux. En 1985, nous sommes “débarqués” en 48 h et la banque est reprise par le groupe de l’UAP dirigé par Yvette Chassagne (première femme préfète).
La vie parisienne devient de plus en plus difficile et je profite d’une occasion pour être recruté, en 1985, comme directeur d’une des organisations des Nations Unies à Genève, Aude devenant la correspondante du journal Libé pour la Suisse et les Nations-Unies. Nous nous installons dans le pays de Gex mais faisons une pause en ce qui concerne notre vie militante.
En 1989, l’Office européen des brevets, à Munich, me recrute comme directeur des affaires internationales et nous déménageons pour cette belle ville bavaroise. Une nouvelle vie militante s’ouvre devant nous. D'une part, une association (Association démocratique des Français à l’étranger - ADFE) qui représente les Français expatriés auprès du consulat, de l’ambassade et des pouvoirs publics, dont Aude devient la présidente et d’autre part une section PS dont je m’occupe. Par ailleurs, nous nous inscrivons à la section locale du SPD de notre quartier (le SPD sur Munich, c’est 20000 cartes !).
Nous ferons venir de nombreux responsables socialistes français (ministres, maires…) et Pierre Mauroy, qui tiendra un meeting sur la grand place de Munich avec le ministre-président de Bavière et le candidat SPD à la mairie. Aude est candidate à l’élection municipale sur la liste SPD et nous faisons la campagne à la bavaroise (brasseries et bocks de bière). Il lui manque malheureusement quelques centaines de voix pour être élue.
Un peu plus tard, je suis élu Premier secrétaire de la Fédération des socialistes à l’étranger (FFE) qui est, assez naturellement, très rocardienne : européenne, social-démocrate. Nous sommes une équipe soudée, avec Monique Cerisier ben Guiga, Claudine Lepage, Pierre Yves Leborgn’... Je participe au congrès de Rennes (1990) avec ses affrontements violents, en particulier à l'intérieur du courant ex-mitterrandiste entre partisans de Fabius et de Jospin. Au retour, je reprends le TGV en gare de Rennes et le hasard fait que Pierre Mauroy se trouve dans le même compartiment que moi. A ma grande émotion, je vois qu’il pleure l’unité perdue de son parti et je m'efforce de lui dire que nous le soutenons tous.
Au Congrès de Reims (2008), Martine Aubry est élue Première secrétaire dans des conditions certes un peu discutables mais c’est l’occasion d’élire pour la première fois une femme à cette responsabilité. C’est avec plaisir que je vois la défaite de Ségolène Royal, qui nous avait amené au désastre en 2007 et qui avait montré un profond mépris pour les Français de l’étranger (curieux pour quelqu’un née à Dakar et élevée à l’étranger).
Je ferai plusieurs mandats de Premier secrétaire fédéral, visitant 122 pays (en partie pour mon travail) et lorsque Guy Penne, sénateur et proche de François Mitterrand, se retire, je me porte candidat en septembre 2004. Je suis élu par le collège de 533 grands électeurs et le groupe des sénateurs rocardiens.
Le travail de sénateur des Français de l’étranger est le même que celui de nos collègues de France, à ceci près que nous passons la moitié de notre temps dans les avions à visiter les communautés françaises dans le monde entier. Pendant ces années (je ferai deux mandats de 2004 à 2021), les idées rocardiennes s'imposent progressivement au PS et dans la gauche. Finis les discours enflammés contre le capitalisme, sur les lendemains qui vont chanter, sur l’idéal révolutionnaire. Mais en même temps, nos idées autogestionnaires se fanent et l’on n’en parle plus guère, ce qui est dommage car là était la possibilité de dépasser le libéralisme triomphant et le stalinisme criminel.
En 2017, les vieux sénateurs que nous sommes sont conquis par Emmanuel Macron, ses beaux yeux bleus et sa manière de vous caresser. Avec quelques autres, je quitte le parti socialiste et nous créons un groupe parlementaire « En Marche » qui deviendra RDPI (Rassemblement démocratique, progressiste et indépendant). Tout ce beau travail ne servira à rien et sera gâché quand nous découvrons que Macron n’a rien de socialiste et qu’il n’écoute pas un mot de ce qu'on lui dit. Comme en amour, les désillusions arrivent qui m’éloignent de Macron et je quitte En Marche.
Sans engagement pour la première fois depuis plus de 50 ans, je me retrouve avec plaisir maintenant dans l’action municipale de ma petite ville de Touraine (Noizay, près de Vouvray) où je m’occupe des finances et des ordures.
Pourtant, le grand danger de l’extrême droite française et européenne va nous obliger à reprendre nos bâtons de pèlerins, sans encore savoir aujourd’hui quel candidat nous soutiendrons.
Richard YUNG
Ancien sénateur des Français de l'étranger
blog : www.lemondevudenoizay.fr