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Fondation Jean Jaurès

Jean-Paul HUCHON

Octobre 2026

Jean-Paul Huchon a publié de nombreux ouvrages dans lesquels il est revenu sur ses années à Matignon, son parcours auprès de Michel Rocard ou sa conquête de la région Ile-de-France. La somme de ces livres représentait bien davantage qu'un "parcours rocardien" pour lequel, sans doute à tort, nous ne l'avions pas sollicité. C'est désormais trop tard mais pour qu'il reste présent dans la galaxie qu'exprime cette rubrique, nous publions l'hommage qui lui a été rendu dans le n° 91 de "Convictions".

Michel Rocard et Jean-Paul Huchon en mai 1988
Michel Rocard et Jean-Paul Huchon en mai 1988

Cher Jean-Paul,

Nous n’oublierons pas ton rire, sonore et joyeux, le rire de quelqu’un qui aimait passionnément la vie. Nous n’oublierons pas ce regard, vif et malicieux, que tu plongeais dans le nôtre pour raconter une histoire, pour expliquer ou pour convaincre. Nous n’oublierons pas cette gestuelle des bras et des mains, les moulinets dont tu appuyais ton propos comme un acteur italien, pour être certain que l’on comprenne bien. Et puis, comment oublier ton humour communicatif et ravageur ? Ah ! ce dîner de ministres à Matignon à qui tu as servi l’histoire du singe et du lion...

Bien sûr, une part importante de ton parcours est liée à Michel Rocard mais, nous le verrons, il ne s’y réduit pas. En 1969, pendant ta scolarité à l’ENA, tu rejoins le PSU où t’a entraîné ton camarade de promotion Alain Richard. Cette promotion Thomas-More comptait aussi dans ses rangs Jean-Louis Bianco et Jean-Claude Trichet, ce qui ne sera pas inutile pour la suite. Au PSU qu’il cherchait alors à soustraire aux tentations gauchistes d’après mai-68, Michel Rocard te repère vite et en juin 1971, après le congrès de Lille, te fait entrer au bureau national. Tu deviens Daniel Lenègre, clin d’œil à tes ascendances martiniquaises, et à la plume que tu vas tenir, avec Georges Le Guelte (Bernard Jaumont), pour le livre de Michel Rocard "Le marché commun contre l'Europe". Tu es chargé des relations internationales, notamment avec le tiers-monde, et bien des années plus tard, tu te remémorais avec drôlerie ces rencontres improbables avec les mouvements de libération d’Afrique ou de d’Amérique du Sud qui venaient chercher auprès du PSU un soutien politique, que tu leur dispensais avec le sérieux qui te caractérise. Avec le recul du temps, tu évoquais aussi avec amusement les discussions interminables du bureau national, qui se prolongeaient parfois jusqu’à point d’heure au « Module », un bistrot de Montparnasse aujourd’hui disparu. Et puis, au moment de la grande grève des Lip en 1973, tu n’avais pas été peu fier de participer, avec la CFDT et le PSU du ministère des Finances, à une « vente sauvage » de montres auprès de tes collègues de la direction du Budget.

Jean-Paul Huchon et Michel Rocard à Conflans en 1977
Jean-Paul Huchon et Michel Rocard à Conflans en 1977

En 1974, quand Michel Rocard décide de tourner la page du PSU après l’élection présidentielle, tu le suis dans la démarche des Assises du socialisme. Ce temps de respiration dans les responsabilités partidaires te permet de consolider ton parcours à la direction du budget, ta mobilité au ministère du travail et des affaires sociales, avant de revenir au budget comme chef du bureau de l’agriculture – là encore, ce ne sera pas inutile pour la suite. Deux ans plus tard, en 1976, Michel Rocard cherche une implantation électorale à Conflans-Sainte-Honorine ; il lui faut sur place un relais de confiance, il te sollicite et tu sautes le pas. Tu ne savais pas encore que tu avais signé pour un bail de près de vingt-cinq ans avec la capitale de la batellerie qui allait, as-tu écrit, devenir la capitale de la rocardie... En mars 1977, la liste de Michel Rocard est élue au premier tour et de nouveau, le destin s’invite sur ton chemin : Gaston Rousset, le vieux militant conflanais pressenti pour devenir premier adjoint, décède peu après le scrutin et c’est toi qui es appelé à le remplacer. Ces premières années vont être celles du réveil de la belle endormie, de l’innovation sociale, de la démocratie du quotidien : tu t’es profondément épanoui et accompli dans ce mandat qui permettait de donner une traduction concrète et humaine aux idéaux politiques.

Mai 1981 : Michel Rocard est nommé ministre d’Etat, ministre du Plan et de l’aménagement du territoire. Aussitôt, il te nomme pour diriger son cabinet. Cette désignation n’allait pas de soi : après tout, il y avait, dans l’entourage de Michel Rocard, des personnalités ayant plus d’antériorité et plus capées qu’un administrateur civil au ministère du budget... Mais c’est toi qu’il choisit : sans doute avait-il déjà parfaitement intégré, au bénéfice de l’expérience conflanaise, qu’en plus d’une parfaite connaissance fonctionnelle de l’appareil d’Etat, tu lui apportais un talent inégalé dans le management des équipes, lui qui préférait tant l’administration des choses au gouvernement des hommes... Reconnaissons-le : au ministère du Plan, les équipes relevaient davantage du format commando que du corps d’armée. Était-ce plus facile pour autant, quand il fallait faire bonne figure entre les fulgurances et le désenchantement du ministre d’Etat ?

Barbecue de Cabaroc chez Jean-Paul Huchon, un week-end de Pentecôte en Normandie
Barbecue de Cabaroc chez Jean-Paul Huchon, un week-end de Pentecôte en Normandie
Michel Rocard avec l'équipe de foot de Cabaroc
Michel Rocard avec l'équipe de foot de Cabaroc

Mars 1983 : l’Agriculture ! Enfin un vrai ministère, avec une belle administration, un budget et une dimension européenne et internationale. Michel Rocard y donne sa pleine mesure d’homme d’Etat et toi de chef d’orchestre. Non seulement tu avais, du fait de tes anciennes fonctions au ministère du budget, une connaissance fine des dossiers, mais le mandat donné au ministre : apaiser, pacifier, négocier, réformer, t’allait comme un gant. Le cabinet s’étoffe, l’équipe se structure : c’est la naissance de Cabaroc, l’association des membres des cabinets de Michel Rocard, officiellement déclarée en 1985. Ce qui avait été lancé au départ comme une blague potache va devenir une institution, parfois imitée, jamais égalée. A la Pentecôte 1984, tu invites les membres du cabinet et les équipes conflanaises à venir se retrouver pour le week-end dans ta maison de campagne du pays d’Ouche, dans l’Orne. Bien sûr, les collines du Perche ne sont pas la roche de Solutré mais ce rendez-vous de la Pentecôte va devenir un rituel. Au programme : barbecue, match de foot amateur contre une équipe locale, balade en forêt et franche rigolade. Et naturellement, soirée rock’n roll ! Parfois, aussi, un peu d’inquiétude de la part de la gendarmerie locale de savoir tous les collaborateurs du ministre de l’Agriculture rassemblés dans ce canton rural, en pleine crise des quotas laitiers, mais sans jamais le moindre incident. Au cours des trente années qui ont suivi, la date et le lieu du rendez-vous annuel ont changé mais les liens ont perduré, alors même que chacune et chacun avait parcouru son propre chemin, et Michel Rocard n’était pas le dernier à prendre plaisir à partager ces retrouvailles. Quelle mystérieuse alchimie fait que des liens professionnels, certes forgés dans une démarche politique commune, deviennent des liens de solide amitié, pas seulement individuelle, mais collective ? Il faudra qu’un jour des spécialistes en sociologie des organisations se penchent sur le sujet. Ils verront certainement que, si Michel Rocard en était la clé de voûte, tu étais le ciment qui faisait tenir l’édifice et ils en analyseront la composition subtile, faite d’empathie, d’autorité, de compétence, de respect, d’humour et de bienveillance, selon un dosage qui était ta marque de fabrique.

Fin 1984, le gouvernement a renoué avec le monde agricole, les grandes réformes – quotas laitiers, marché du vin, enseignement agricole – sont lancées, Bernard Vial aura la confiance de l’équipe pour prendre le relais : tu estimes, comme dit si joliment le proverbe créole, que « le temps de toi-même est venu ». En janvier 1985, tu deviens directeur général de la Caisse nationale du Crédit agricole. En ce temps-là, la « Caisse Nat », comme on l’appelait, c’était une puissance, le bras armé des pouvoirs publics pour orienter les évolutions de l’agriculture française ou pour en atténuer les soubresauts. Justement, ta présence à la tête de cette institution vient contrecarrer les orientations libérales de la droite revenue au pouvoir en mars 1986. Le ministre de l’Agriculture, ex-patron de la FNSEA, François Guillaume, veut privatiser le Crédit agricole, tu es un obstacle à son projet, il lui faut donc t’évincer. Mais c’est surtout à Edouard Balladur, ministre de l’Économie et des Finances, que tu ne pardonneras pas – toi, dont l’inclination était pourtant de voir le bon côté de chaque être – la mesquinerie brutale et condescendante avec laquelle il t’a notifié ton renvoi. Aucune proposition de reclassement ne t’ayant été faite, tu te tournes vers l’entreprise privée et c’est le groupe EXOR qui te recrute, d’abord comme conseiller du Président, puis comme directeur général, pour se développer dans le secteur agro-alimentaire. Quand on a comme points d’appui Perrier et Château-Margaux, c’était une belle perspective !

La "dream team" de Matignon
La "dream team" de Matignon

Mais la roue tourne, et deux ans plus tard, François Mitterrand est réélu président de la République. Cette fois-ci, c’est l’heure de Michel Rocard. Le 10 mai 1988, en sortant du déjeuner à l’Élysée où le président lui a confirmé sa nomination, il t’appelle et c’est ensemble qu’en milieu d’après-midi, vous franchissez la porte de l’hôtel Matignon pour la passation de pouvoirs avec Jacques Chirac. Directeur de cabinet du Premier Ministre, c’est évidemment une tout autre dimension. Un nouveau cabinet se constitue, assemblage au premier abord improbable d’expérience militante et d’expertise administrative, mais très vite cimenté à la fois par le sens du service de l’Etat qu’incarne Michel Rocard et par le management du « coach » qui, comme Aimé Jacquet, mettait en avant le collectif plutôt que le vedettariat, le pragmatisme, la solidité et l’efficacité du jeu plutôt que la doctrine ou le spectacle, la préparation et la confiance plutôt que les coups de menton. Le secrétaire général du Gouvernement, Renaud Denoix de Saint-Marc, s’habitue rapidement à cette équipe suffisamment sérieuse pour ne pas se prendre au sérieux, et le cabinet militaire se prête de bonne grâce au fonctionnement simple, décontracté et cependant rigoureux que tu impulses à l’ensemble. Mais il te faut aussi gérer la coordination gouvernementale, et surtout les relations avec l’Élysée. Certes, c’était l’heure de Rocard – mais certains la voyaient comme la première, d’autres comme la dernière... Heureusement, ton condisciple de l’ENA Jean-Louis Bianco, qui partageait tes passions pour le rock et le foot, est le secrétaire général de l’Élysée : ensemble, et aussi avec Yves Lyon-Caen, directeur-adjoint du cabinet, vous allez faire en sorte que les dissemblances entre les deux têtes de l’exécutif deviennent une complémentarité bénéfique pour le pays, qui a vécu ainsi une période où réforme, progrès social et démocratie apaisée allaient de pair.

Jean-Paul Huchon, Jean-Marie Tjibaou et Jean-François Merle (octobre 1988)
Jean-Paul Huchon, Jean-Marie Tjibaou et Jean-François Merle (octobre 1988)

Les relations avec le Parti socialiste et la majorité parlementaire sont plus épineuses : bien sûr, il y a, chaque mardi matin, ce « petit déjeuner des éléphants » (je crois même me rappeler que c’est toi qui a inventé l’expression), mais les non-dits ou les postures y sont plus fréquents que les explications franches et sereines. Et si tu dois t’impliquer concrètement dans ces relations, je sais qu’en ton for intérieur, tu y gardes la distance nécessaire à une bonne hygiène intellectuelle et affective. Mais la grande nouveauté de Matignon, par rapport à tes fonctions antérieures, va être la place prise par la communication : ton approche était différente de celle de Michel Rocard, très critique à l’égard de l’évolution des médias, notamment audiovisuels. Différence générationnelle, peut-être, tu pensais qu’il fallait s’adapter à la nouvelle grammaire de l’image et de l’émotion pour mieux se faire comprendre. Dans ce registre aussi, Michel Rocard va te faire confiance et il n’aura pas à le regretter, puisqu’au terme de son mandat à Matignon, il avait conservé une popularité exceptionnelle. Guy Carcassonne et toi allez donc piloter cette communication, avec le concours singulier de Jacques Pilhan, qui conseillait par ailleurs François Mitterrand. Tu en retiendras, as-tu écrit, que « la communication est un métier qui s’apprend. Dans la douleur ». L’opinion en retiendra pour sa part des formules mémorables, comme « les douze travaux d’Hercule » ou le « génie des carpettes ».

Le secrétariat national du PS autour de Michel Rocard en 1993
Le secrétariat national du PS autour de Michel Rocard en 1993

Bon, on ne va pas faire ici le bilan des trois années passées comme directeur de cabinet du Premier ministre : tu as toi-même raconté dans Jours tranquilles à Matignon cette rencontre du rocardisme et de la réalité. Mais si ces jours furent naturellement intranquilles, tu as toujours récusé l’image « d’enfer » que certains ont voulu coller sur le rôle de Premier ministre. A dire vrai, c’est après que la descente aux enfers allait commencer, jusqu’à la bérézina des élections législatives de 1993. Tu étais retourné travailler dans le privé, dans le groupe de François Pinault, et si tu n’étais plus impliqué directement dans les activités politiques de Michel Rocard, le lien conflanais demeurait. Tu as donc vécu aux premières loges cette campagne législative qu’il menait à reculons jusqu’au calice de la défaite. Survient alors la tragi-comédie du Conseil national du PS, le 3 avril 1993, où une coalition paradoxale signe la défaite de Laurent Fabius en tant que Premier secrétaire du PS et porte Michel Rocard à la tête du parti. Tu étais, avec d’autres, à la manœuvre pour rassembler les mauroyistes, les jospinistes, les rocardiens, les emmanuellistes et la gauche socialiste de Dray et Mélenchon. Rocard suit l’évènement plus qu’il ne l’inspire, toi-même dira par la suite tes doutes sur le sens profond de cette opération, mais les dés roulent, et puis, tu le sais mieux que quiconque, Michel a tellement envie, quelles qu’en soient les modalités, de devenir Premier secrétaire du PS. Ce n’est pas d’abord une affaire de revanche, même si ça l’est aussi, c’est surtout l’accomplissement d’un destin social-démocrate. Alors, surmontant tes doutes, tu le suis à nouveau dans cette aventure, organisant ton départ de chez Pinault, t’installant rue de Solférino et devenant le grand ordonnateur, avec Manuel Valls, des États généraux des socialistes, réunis à Lyon début juillet. Ton discours, devant 5.000 personnes, est un grand moment d’émotion, accompagné par « Je rêvais d’un autre monde », du groupe rock Téléphone, que tu avais choisi... Celui du congrès du Bourget, en revanche, où tu entreprends de commencer l’inventaire du mitterrandisme, afin que l’élection de Michel Rocard comme Premier secrétaire, par 85 % des délégués, n’apparaisse pas dépourvue de sens, te vaut de passer un très mauvais quart d’heure. Ce ne fût presque rien à côté des moments qui allaient suivre : la campagne des élections européennes de 1994, la constitution de la liste chabadabada, le scud Bernard Tapie – dont tu avais pourtant l’oreille –, la campagne inaudible, avant le résultat cauchemardesque ! Pour parachever le tout, le 19 juin, Michel Rocard est écarté à son tour de la direction du PS : pour toi, à 48 ans, comme pour lui, c’est un chapitre de vie qui se tourne.

Il se tourne d’autant plus rapidement que trois mois plus tard, en septembre 1994, Michel Rocard démissionne de son mandat de maire pour te passer le relais et te permettre de préparer au mieux les élections municipales de 1995. Cette reconversion politique s’accompagne d’une reconversion professionnelle, puisque tu rejoins le cabinet de chasseurs de têtes Progress, où ton expertise concrète du management des hommes trouve pleinement à se valoriser. A Conflans, la transmission s’effectue remarquablement et, en juin 1995, tu es réélu avec 59 % des suffrages au deuxième tour. Et en 2001, c’est dès le premier tour, avec 58 % des voix que tu remporteras le scrutin. Indubitablement, si les Conflanais avaient perdu une icône, ils avaient conservé un maire.

Si la courte campagne qui suit la dissolution de 1997 ne te permet pas de reprendre la circonscription perdue par Michel Rocard quatre ans plus tôt, d’autres combats t’attendent. Tu es en effet désigné par les socialistes pour conduire la liste dans les Yvelines lors des élections régionales de 1998. Tête de liste départementale, certes, mais qui va conduire la bataille pour l’ensemble de l’Île-de-France ? Dominique Strauss-Kahn, ministre de l’Économie et des Finances et chef de file dans le Val d’Oise, entretient pendant des mois un faux suspense sur le fait que Lionel Jospin pourrait le dispenser d’observer la règle de non-cumul d’une fonction ministérielle avec une fonction exécutive locale. Différents noms circulent, comme autant de ballons d’essai. Claude Allègre, jamais en panne d’une idée saugrenue, fait la suggestion d’une candidature de Michel Rocard et là, catastrophe, Michel se prend au jeu, sans égard pour ta propre démarche, toi dont la loyauté n’a jamais été prise en défaut ces trente dernières années. C’en est trop, et ce sera une rupture douloureuse et profonde. Thucydide disait que « l’ingratitude est la marque des peuples forts ». Peut-être est-elle aussi celle des grands hommes... Comme parfois dans les divorces, des mots ont été prononcés, qui auraient pu ne pas l’être parce qu’ils ajoutent du venin à la douleur. Je te l’avais dit en ce temps-là. Peu importe. Le plus important est que, le temps aidant, tu aies pu durablement renouer avec Michel Rocard les liens fraternels qui vous avaient permis d’accomplir tant de belles choses.

Ce moment difficile passé, Lionel Jospin ayant, comme c’était prévisible, confirmé qu’il ne dérogerait pas au principe du non-cumul, tu deviens en quelque sorte le plus petit commun dénominateur des socialistes pour la présidence de la Région. C’est tout sauf évident : ta notoriété est faible, face à Edouard Balladur, ancien Premier ministre, champion de la droite et du centre, mais les vents sont porteurs dans cette première année de la « dream team » de la gauche plurielle. Au terme d’une campagne intense, le résultat est là et l’Île-de-France bascule à gauche : 86 sièges pour la liste que tu conduis, 84 pour les droites, 36 pour les deux listes d’extrême-droite et 3 pour Lutte ouvrière. Le suspense dure encore plusieurs jours, puisqu’il faudra un long week-end à la droite pour se résoudre à ne pas faire alliance avec l’extrême-droite. Te voilà président du Conseil régional ! Quel joli pied de nez de l’histoire, quand douze ans plus tôt, Edouard Balladur te prenait de haut pour t’évincer du Crédit agricole ! Bien sûr, ta majorité n’est que relative, mais c’est le propre des majorités faibles d’être plus soudées que quand elles sont pléthoriques. Et puis, toutes les qualités que tu avais déployées à Matignon, avec Guy Carcassonne, pour faire exister les « majorités stéréo » vont trouver à pleinement s’employer pour que chaque groupe de la majorité, chaque personnalité, se sente respecté et considéré et pour bâtir des compromis autour de politiques publiques novatrices. En 2004, avec une notoriété établie et des premiers résultats tangibles, ta réélection sera plus facile et tu obtiendras une nette majorité absolue au second tour, face à Jean-François Copé et à Marine Le Pen. Rebelote en 2010, avec plus de 56 % des voix face à Valérie Pécresse au second tour, et certains pensent que si, en 2015, on t’avait laissé tenter un quatrième mandat, Valérie Pécresse n'aurait peut-être pas gagné la région.

Lancement de la campagne des élections régionales de 2010
Lancement de la campagne des élections régionales de 2010

C’est qu’en près de dix-huit ans à la tête de la région-capitale, tu as un bilan plutôt flatteur. D’abord tu as commencé à donner une identité à la Région : ton prédécesseur RPR, Michel Giraud, avait pour consigne de pas faire d’ombre au maire de Paris, Jacques Chirac, et il faut reconnaître qu’il s’en est parfaitement acquitté. Avec toi, la Région commence à devenir un acteur de la vie quotidienne des Franciliens, en matière de transports, bien sûr, de lycées, évidemment, mais aussi de logement et de rayonnement culturel, et au fil des mandats, cette identité va s’affirmer. Le transfert de compétences en matière de transports, au début des années 2000, a été un défi considérable mais aussi une opportunité pour améliorer les infrastructures et le matériel, pour mieux desservir la grande couronne, le tout culminant en 2015 avec le Pass Navigo unique – une vraie politique de redistribution sociale au profit des plus modestes qui sont souvent aussi ceux qui sont le plus dépendants des transports en commun. Lors de la révision du schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de la région, un bras de fer s’engage avec l’Etat, plus exactement avec le secrétaire d’Etat chargé du Grand Paris, Christian Blanc, dont la vision sur l’organisation des transports, et notamment le rôle de la Région, différait de la tienne : deux rocardiens historiques en désaccord, quelle aubaine pour les commentateurs ! Un compromis fut toutefois trouvé après 2010. L’entretien et la rénovation des lycées comme la construction de nouveaux établissements rythmèrent tes trois mandats : en 2005, près de 200 opérations lancées en 1998 étaient en cours de réalisation, même si, comme le montrent aujourd’hui les mouvements lycéens que tu n’auras pas pu voir, il reste tant à faire. Il faudrait, pour compléter ce bilan – mais tu t’en es chargé par ailleurs – évoquer l’investissement de la Région dans les programmes de logement social, dans la recherche ou dans la culture, avec les festivals Rock en Seine ou Solidays.

Hyacinthe Mattei, Sylvie Rocard et Jean-Paul Huchon à Monticello le 2 juillet 2026
Hyacinthe Mattei, Sylvie Rocard et Jean-Paul Huchon à Monticello le 2 juillet 2026

Non, nous n’oublierons rien de tout cela, ni plein d’autres souvenirs conservés dans l’intimité de nos mémoires, ni ces instants partagés, début juillet encore, à Monticello, en Corse, autour de la sépulture de Michel Rocard dix ans après sa disparition. L’air était chaud, la brise légère, la mer d’un bleu profond et les chants corses enveloppaient le moment d’un charme intemporel. Michel Rocard nous y avait conviés : « il faut garder les liens », avait-il écrit. Tu étais un maillon essentiel de ces liens, et tant que nous sommes là, ces liens subsistent et toi à travers eux. Un de tes livres, publié en 2005, s’intitulait : « Ceux qui aiment ne peuvent pas perdre ». A travers ces liens et ces souvenirs, c’est donc la vie qui continue de gagner.

Jean-François MERLE

Président de MichelRocard.org

Ouvrages de Jean-Paul Huchon

Le marché commun contre l'Europe, (sous le pseudonyme de Daniel Lenègre) avec Bernard Jaumont et Michel Rocard, Seuil, 1972

Jours tranquilles à Matignon, Grasset, 1993

La montagne des singes, Grasset, 2002

Ceux qui aiment ne peuvent pas perdre, Plon, 2004,

De battre, ma gauche s'est arrêtée, conversations avec Denis Jeambar, Seuil, 2008

C'était Rocard, avec Xavier Panon, l'Archipel, 2017

Pour retrouver Jean-Paul Huchon en vidéo

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